Pourquoi le freelance n’a pas de rentrée


La France est championne du présentéisme pour ses salariés, notre pays voue un véritable culte aux personnes qui affectent de travailler en permanence, d’être « sous l’eau/charrette » en permanence, de « ne dormir que 4 à 5 heures par nuit« .
A l’occasion de la rentrée, je tenais à parler de ce phénomène qui touche aussi très largement les freelances, bêtes mythologiques infatigables paraît-il qui n’auraient le droit ni à leur week-end ni à des vacances.

Le freelance se repose-t-il ?

Non. Il n’a d’ailleurs pas le droit de le faire. S’il osait ne serait-ce que débaucher le soir (surtout à l’heure !), il serait immédiatement qualifié de fainéant. L’idée du freelance disponible 24/24 7/7 est de plus en plus répandue et entraîne des mails un vendredi soir du style :

« Merci de terminer ce truc avant lundi, indisponible si questions, je suis en week-end. »
Merci Jean-Connard, j’avais pas capté que moi, je devais encore taffer.


Mais outre l’injonction des clients, il y a celle que se met inutilement le freelance. Voilà pourquoi j’ai pu voir en juin, juillet, et même en août des questions fleurir sur les groupes de rédacteurs demandant si on prenait des vacances. Sur ces mêmes groupes, j’ai déjà pu lire des aberrations telles que « tu as de la chance si tu peux prendre tes week-end« , ou encore, ma perle indétrônable à ce jour : « le soir de mon accouchement, j’avais déjà repris le travail« . La fierté dans ces propos m’a tellement choquée que deux ou trois ans après les avoir lus, ils restent gravés dans ma mémoire.
Nous sommes donc un pays qui trouve normal de ne pas dormir, au mépris de sa santé. Un pays qui trouve normal qu’une femme travaille après s’être tapé des heures (et pour certaines des jours) de travail d’un autre genre…

Qu’est-ce que ça entraîne comme problèmes dans la société ?

Outre le fait que ça soit une fabrique à névroses, on voit que cela pousse de plus en plus de managers à croire que leurs salariés doivent adopter les mêmes rythmes. Le client commence à avoir l’habitude d’être servi H24. Le travail devient peu à peu la seule forme de valorisation de l’individu qui n’existe et ne mérite de l’être qu’au travers de ce qu’il produit. En outre, cette suractivité permet bien souvent d’ignorer des chiffres d’affaires et salaires de plus en plus bas, à mesure que le temps de travail augmente.
Je ne compte plus le nombre de profils qui corroborent l’idée que « freelance sous-payé = freelance qui bosse tout le temps ». Et ne me faites pas le coup du gars ou de la meuf avec un projet qui lui prend tout son temps. Tout le monde ne lance pas le prochain concept révolutionnaire.
En réalité, beaucoup de freelances sont des gens tout à fait normaux qui veulent seulement exercer un métier selon leurs conditions et à leur niveau. L’idée de se précariser financièrement et en matière de temps libre ne devait sans doute pas faire partie du délire et ne devrait pas en faire partie un jour.

Être présent, même quand on n’est pas là

La question des vacances, ou de tout congé entraîné par les nécessités de la vie, pose une question essentielle quand on est à son compte : comment rester dans la place si on la laisse en réalité vacante ? Parce que c’est la grande inquiétude quand on part, plus encore quand on part longtemps.

Il faut donner le change et cela, mes amis, n’est possible qu’en utilisant les réseaux sociaux et si vous en avez, vos sites.

J’ai expérimenté (et je continue à expérimenter cela, d’ailleurs) « le présentéisme absent » depuis novembre dernier et je peux vous livrer cette conclusion : vous pouvez vous octroyer du temps à condition d’arriver à garder un semblant d’activité publique.
Macron, quand il part se reposer à Bregançon, il enchaîne les visites et actions comm’, vous, ça doit être pareil. (Pour les vacances, on ne vous demande pas de casser l’hôpital public et les retraites, hein !)
Et c’est comme ça qu’en même temps que je prenais mes distances avec le travail pour des raisons privées, je continuais de temps à autres d’écrire des articles et de poster sur les réseaux sociaux. Assez pour que les clients et l’entourage professionnel pensent que je suis toujours active.

Une obligation ?

Je le crains. Prendre véritablement le temps pour soi et sa famille, c’est prendre le risque de « céder sa place ». On ne se fait pas chier en tant qu’indépendant à monter un réseau et une image de marque pour se voir oublié dès le moindre voyage à Caracas, ou congés pour décès, naissance ou Bar Mitzvah.
J’aurais adoré vous dire que vous pouviez partir en toute sérénité, mais je trouve que c’est complètement faux, et les articles prétendant le contraire doivent émaner de personnes salariées (les fameux « slasheurs mi-temps salarié mi-temps entrepreneur ») ou de newbies surfant sur un marronnier.

Dans notre profession basée sur le bouche à oreilles et le référencement/visibilité purs, s’absenter, c’est disparaître des algos et des mémoires. Or, pour qu’un client pense à vous contacter, faut rester dans ses pensées.

Ma rentrée des classes

Je ne suis pas adepte des confessions en place publique, mais je dois admettre que je ne rentre pas l’esprit serein. Pour être transparente, je ne suis pas partie non plus l’esprit serein. Preuve en est que j’ai tout de même tenu à publier des articles, à réagir sur le plan pro à certains moments… quand je ne répondais carrément pas à des mails de clients, alors que ce n’était vraiment pas le moment pour moi.

A quel point ça a été un stress ? Au point que j’ai hésité à accepter des missions, et que j’ai culpabilisé de ne pas l’avoir fait. Pourtant, quand on part en vacances, ou qu’on prend un congé, c’est en général parce qu’on en a besoin. Ce n’est donc pas pour travailler en plein milieu, histoire de rater tout l’intérêt de la coupure et ses bénéfices. Mais voilà, il est difficile de se défaire de notre culture et ce ne sont pas les témoignages enthousiastes (et sûrement vrais, on n’en doute pas) de bourreaux de travail qui vont nous aider à être sereins.

Le résultat est que je me retrouve à planifier des articles en avance, notamment un sur la rentrée, histoire de marquer le coup et de mettre à nouveau une pièce dans la machine. Tout ça avec la désagréable sensation que je rentre beaucoup trop tôt, et que je ne suis jamais vraiment partie.

Suis-je reposée ? Non.
Suis-je en capacité d’exercer sereinement mon travail ? Non.
Ai-je envisagé d’arrêter un temps mon travail ? Oui.

Mais, il était hors de question de jeter aux orties le taff que j’ai pu faire jusqu’ici de branding. Qu’il soit bon ou mauvais. J’ai pu obtenir un nom de marque, et ce n’est que le début de ma carrière, je ne compte pas le laisser totalement disparaître. Pour moi, partir totalement était prendre le risque de perdre totalement mon métier. Ya plus zen comme pensée, non ?

Bon retour à toutes et tous, et bonne chance pour cette année 🙂

 
unsplash-logoImage à la une d’après une photo d’Anna Demianenko

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

8 Comments

  1. Onfroi
    2 septembre 2019
    Reply

    C’est une vérité qu’il est bon de dire.
    Bravo d’avoir eu le courage de l’écrire.

    • 2 septembre 2019
      Reply

      On ne va pas se mentir, personne n’aime faire du 7/7, et on voudrait tous que cela soit plus simple. Ca fait, certes, partie du package du Freelance, mais ce n’est effectivement pas une raison pour se mentir en faisant mine de trouver ça normal et/ou génial (#inspirant) 😀

  2. Kiwi des Sables
    2 septembre 2019
    Reply

    C’est un très bon article, même si après sa lecture j’en ressens un goût amer à la fin.
    J’avais hâte que tu puisses reprendre, si possible en toute sérénité.
    Très bonne rentrée à toi, et j’ai hâte de te relire !

    • 2 septembre 2019
      Reply

      Salut Kiwi, c’est effectivement une drôle de constatation. J’ai vu pire au cours de mon aventure solo, mais même moi qui pensais que tout pouvait se faire à la cool, je suis, hélas, bien obligée d’admettre qu’il y a encore des règles.
      Très bonne rentrée à toi également !

  3. Hugo83
    3 septembre 2019
    Reply

    Avec Camille c’est difficile !
    La compréhension de l’article ? Non !
    J’ai eu le malheur de consulter ton site depuis mon tél…mon Smart…Mon Iphone, merde au prix où j’ai payé cette merde je vais pas risquer de le laisser le confondre avec un Samsung !
    « J’ai le droit » 😉
    Salauds de pauvres ! …Bref je reviens à mes cookies.
    Car la difficulté commence ici: On me demande de faire mon choix entre le République et l’Empire.
    La rôliste me stoppe.
    Net.
    Elle veut sûrement parler de StarWars là où ces mots évoquent en moi la période napoléonienne.
    Alors je dois répondre quoi moi ? à la question des sabres lasers ou des prémices de la première chambre ?
    C’est elle qui pose la question donc…mais c’est à moi qu’elle demande d’y répondre.
    Dur.
    J’ai fait mon choix en pensant au grand homme de petite taille et puisqu’on est pas à un paradoxe près, peut être que se dire que notre fatigue estivale est à considérer par rapport à notre positionnement et non celui d’un patron.
    On m’avait dit que les clients étaient pires que les patrons, ce n’est pas vrai.
    On gagne un étage de névroses et en cette époque où notre chef des armées est lâché par sa voix qui mue quand il s’enfièvre lors d’un discours crois moi c’est déjà ça.
    Une bise Camille.
    Mes respects Mademoiselle.
    Hugo.

    • 3 septembre 2019
      Reply

      Salut Hugo,

      Il faut que je revois ce truc de cookies, ouais. Sur smartphones, ça prend trop de place (si j’ai bien compris ton commentaire) et ça n’est de toute façon pas adapté à la législation. Je reconnais ne pas m’être foulée et avoir pris un bête plugin.
      Je n’ai pas compris le reste de ton commentaire, désolée. Si ce n’est que ce pauvre Napoléon est encore taxé de petit homme, lui qui était plutôt grand pour son époque.

      A bientôt !

  4. Olivier
    10 septembre 2019
    Reply

    Bonjour Camille,
    Un petit lien vers un article récent que tu as peut-être lu :
    https://www.telerama.fr/medias/depression,-burn-out,-surmenage…-les-youtubeurs-ont-ils-le-blues,n6117925.php
    Le burn-out n’est pas exactement ton propos mais je trouvais le « Je produis donc je suis » en adéquation avec le sujet. Car moi aussi, rédacteur web, j’ai pris des vacances tout en restant en veille. Donc pas de déconnexion. Donc pas forcément reposé mentalement pour la reprise. Mais l’aventure freelance est sans doute un moteur au quotidien grisant d’où la difficulté de couper (autrement dit : avons-nous envie de couper ? :). Et puis, au moins, nous avons pris des vacances (ce que perso je n’avais pas fait pendant plusieurs années, lancement d’activité oblige : une erreur !).
    Bonne lecture et restons zen !

    • 11 septembre 2019
      Reply

      Salut et merci Olivier pour le lien !
      Je ne l’avais pas vu passer, et il est très intéressant.

      Cela dit, quand je parle d’incapacité à déconnecter, ça n’est pas forcément pour des raisons « d’addiction » (même si on a tous connu ça aux lancements d’activité). Je parle plus généralement du risque à « laisser sa place ».
      Merci encore et à bientôt !

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