Le mythe de l’entrepreneur

Il n’y a pas de période propice à la branl’ode à l’entrepreneuriat. Avant les fêtes, après les fêtes, à la rentrée, au moment des vacances, en plein attentat ; vous trouverez toujours un article, un témoignage qui vous dira que l’entrepreneur est courageux, en pleine conscience, presque héroïque.

Entreprendre, c’est ce subtil mélange entre la souffrance du sportif et la félicité du prophète. C’est dur, mais c’est une mission d’utilité publique. Un sacrifice nécessaire que seuls les forts consentent à faire pour le bien de leur patrie. Et puis, il faut dire qu’eux, au moins, ils en avaient les tripes.

Tout un mythe s’est créé avec le temps autour de ce qui n’est pourtant bien souvent qu’un choix pour éviter le chômage.

L’idée que l’entrepreneur serait meilleur que le salarié

Dans ce storytelling de grande échelle persiste l’idée folle que l’entrepreneur serait une version évoluée de l’individu. Lui s’est élevé de sa condition de salarié, condition méprisée et très souvent rapportée tantôt à de l’esclavage, tantôt à une position d’animal brouteur.

L’entrepreneur s’est libéré, par lui-même, pour lui-même. Jamais parce qu’il n’a pas eu le choix pour des raisons professionnelles, jamais grâce aux aides à la création d’entreprise, jamais grâce aux proches qui soutiennent – voire entretiennent la personne.

Non, il/elle s’est fait à la force du poignet – et vu la branlette de certain(e)s, l’expression n’est pas volée – et nous sommes priés de nous incliner devant sa toute-puissance. Il est le héros moderne du monde du travail, prédestiné à accomplir ses travaux, et facilement enclin à oublier qu’il a bénéficié soit du bouclier d’Athéna, soit d’une épée d’Héphaïstos, ou encore du casque d’Hadès…

Et comme tous les héros, ses origines, son destin, ainsi que sa nature sont, par essence, de meilleure facture que ceux du salarié.

Il est plus résilient, plus courageux, il sait prendre des risques, il sait suivre ses rêves, il a des valeurs, il a une vision, il think out of the box, il vit dans le futur, il pense 360, il est agile, il est passionné, il travaille sans compter ses heures, il est libre, il est méritant […]

Et quand c’est « elle », on va lui trouver un titre très mignon pour féliciter sa paire d’ovaires d’être arrivée à égaler une paire de couilles, puis on va sagement la ranger dans un colloc’ féminin et insister à chaque interview sur sa capacité à allier « sa féminité et son sens du risque » ou encore « sa vie de mère et son entreprise ». (hi hi hi)

Après l’ouvrier modèle des années 30, nous voilà avec l’entrepreneur modèle. Après le stakhanovisme, le « je-compte-plus-dans-les-chiffres-du-chomagisme-mais-je-ferme-mon-entreprise-au-bout-d’un-an-d’activitisme. »

Quoi ? Tu ne rêves pas de monter ta boîte ?!

S’il vous est jamais arrivé de vous demander ce que ça devait être de vivre dans l’URSS de 1935, vous pouvez déjà faire preuve d’empathie à l’égard des mineurs qui n’arrivaient pas à égaler l’absurde – et complètement bidonnée – cadence d’Alekseï Stakhanov. Là aussi, notre farmeur des temps modernes falsifie son mythe entre rentabilité exagérée et exploit solitaire totalement fantasmé.

Comment comprendre les mineurs de l’époque, alors ? Simple : soyez un salarié à qui on agite les affiches en flat design de ce fameux entrepreneur, cape au vent et posture superhéroïque !

Le mot d’ordre n’est plus d’être un salarié productif, n’est plus d’être un maillon de la chaîne docile, mais au contraire d’être un électron libre 100% agile, passant son temps à faire du sur-plaà pivoter à 360°, le tout, pour un stage à peine rémunéré ou pour un SMIC non horaire.

Et si vous voulez dépasser cette condition, égaler le grand « Steven Jobsanov », innovez dans votre garage, prenez-vous en main. Merde.

Valeurs, anticipation, innovation, les missions du Prophète

Nous traversons une époque profondément mystique. Nous avons adulé des dieux, des rois, des soldats, des hommes politiques… et maintenant, nous adorons des entrepreneurs.

Et nous les adorons avec la même déférence que pour nos autres sauveurs. Cela s’accompagne d’ailleurs d’une sacralisation de l’entreprise qui devient, peu à peu, morale et neutre, capable de guider les populations vers un Réel toujours plus glorieux. Comme si l’entreprise et celui qui la portait n’avaient pas des intérêts, des ambitions qui pouvaient être incompatibles avec le bien de la Société.

Plus qu’un idéal à atteindre, l’entrepreneur est devenu un référent absolu. C’est lui qu’on interroge désormais sur les questions écologiques, économiques, sociétales et politiques. Il a une « solution » à tout. Une application à tout. Un produit pour répondre à tous les enjeux.

Dans une époque où on fait croire que l’individu est seul responsable et peut beaucoup plus que la communauté, l’entrepreneur et sa vision intimement privée prennent une place de plus en plus importante sur le public, écrasant les autres acteurs institutionnels de leur gueule très BFM-Friendly.

Pour avoir le droit de/d’être cité, il faut maintenant porter les attributs de ces nouveaux papes et propager la seule vraie parole :

Le travail indépendant rend libre.

Obscurantisme en filtres Instagram

Mais tout le monde n’est pas fait pour porter la soutane, et même si les schismes sont également légion dans le monde bienveillant de la StartupNation, les papes ne courent pas les TEDx. Quant au reste de la hiérarchie, elle s’étire jusqu’aux frères et sœurs que l’on retrouve nombreux sur les fils LinkedIn, mais même ces Églises-là ne touchent pas toutes le cœur des hommes.

Il reste bel et bien des paysans qui ne s’intéressent pas aux tympans racontant l’apocalypse – grandes infographies catastrophiques sur la dette publique que Challenges partage abondamment – et qui se contrefoutent de savoir si on peut vivre en ne bouffant que de la nourriture « Feed » ou si les bureaux-debout sont effectivement une révolution.

Pour ces gens-là, l’Eden n’est pas une question de conférence avec slides, mais un besoin de retrouver du sens et de l’utilité au travail, de retrouver un équilibre entre les heures passées au bureau – et en transport – et leur vie de famille. Ces gens ne feront jamais le vœu d’une prétendue chasteté fiscale parce que leurs aspirations ne sont pas à transformer le monde, et cela reste leur droit le plus fondamental.

La culpabilisation à outrance, l’infantilisation galopante du salarié comparé à ce saint-producteur de richesses est aliénante et malsaine. Combien de femmes et d’hommes, de jeunes et de moins jeunes en reconversion sautent le pas de l’entrepreneuriat pour se retrouver précarisés, ubérisés parfois par des plateformes de microservices, perdant tout ce qu’ils voulaient jusqu’ici préserver ?

Vie de famille, couple, santé mentale, épanouissement au travail, utilité de vie, passion pour un domaine… ces raisons sont broyées par la réalité rarement évoquée par les chantres du « quand on veut on peut » qui oublient bien souvent qu’entreprendre est avant tout une affaire de possibilités, plus que de volonté.

Tout le monde ne peut lâcher son job, ne peut avoir un matelas financier pour démarrer, n’a pas le carnet d’adresses, n’a pas le bagou, le physique parfois, les capacités intellectuelles, la liberté familiale de faire ce choix et de l’endurer pendant les 3-5 premières années nécessaires à la pérennisation de la situation.

Et tout le monde n’a pas envie non plus. Parce que non, il ne s’agit pas de se « réveiller ». Le salariat n’est pas une stase, pas plus que l’entrepreneuriat n’est une épiphanie. Le travail peut épanouir, mais il n’est pas le seul domaine, et ces discours ramenant l’Humain dans un giron productiviste (et consumériste) sont au contraire des propos d’asservissement. Même en « digitalnomad ».

Vers un siècle des lumières basse consommation

Que cela soit Dieu, de Gaulle ou Steve Jobs, nos divinités promettent toujours des lendemains chantants à la seule condition de souffrir. « No pain, no gain » adorent ânonner les influenceurs, repris en choeur par les politiques et les autres dominants quand il s’agit de vouloir être plus heureux. C’était bien la peine de foutre Sade en prison, d’ailleurs…

Mais voilà : de la même manière qu’il y a eu un vrai courant humaniste (et je ne parle pas de cette mode de l’humain chez les bullshiteurs habituels), il est encore possible de repenser notre existence par rapport à nos semblables et à la nature. Cela suppose une fois encore de tuer Dieu – en évitant cette fois-ci la case guerre – et de sceller une bonne fois pour toutes son tombeau.

Il est tout à fait possible d’admettre la pluralité des désirs et des destins, la non-nécessité à l’excellence de chacun (déso par déso Nietzsche), et surtout l’absolue urgence à régler les questions soulevées par le progrès (puis l’industrialisation et l’IA), à commencer par la place de l’Humain dans la nature et son avenir en symbiose.

Et cela, aucune smartapplication ne nous apportera la solution. Jamais un algorithme décisionnel ne nous permettra de répondre à la grande question (qui a envie de s’entendre répondre 42, en vrai ?!). Eh oui, c’est une réponse collective, certainement pas un statut inspirant et plein de smileys vaguement méprisants à l’égard des gens qui ne pensent pas comme nous.

Parce que nous n’avons pas besoin d’émotions et d’histoires personnelles, nous n’avons pas besoin de savoir que toi, moi, eux, aimons ou non mettre le lait avant les céréales, ou adorons notre chinchilla des îles. Nous avons besoin de penser à une société où chacun(e) a sa place, à un avenir profitable à toutes et tous.

Cela exclut le mytla propagande de l’entrepreneur fort. De l’individu-solution.

 

Image à la une d’après une photo de EVREN AYDIN

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

18 Comments

  1. 8 janvier 2019
    Reply

    Mes félicitations pour « le siècle des Lumières basse consommation ».
    Et pour le reste, aussi, mais ça m’a particulièrement marqué.

    • 8 janvier 2019
      Reply

      Merci beaucoup, j’vais pas te mentir, j’suis pas peu fière de l’expression 😀
      Et merci pour le reste !!

  2. Dimitri
    8 janvier 2019
    Reply

    Merci pour cet article brillant, plus profond qu’il n’y paraît et ces délicieuses trouvailles (en particulier le Stakhanov -> « Steven Jobsanov », je ne l’avais jamais lu nulle part)
    … et qui mériterait une bien plus grande visibilité qu’un blog confidentiel, selon moi !

    • 8 janvier 2019
      Reply

      Merci à toi pour cette envolée de compliments ! J’apprécie toujours surprendre, surtout dans ce milieu qui ne semble plus capable d’étonner positivement.
      Pour la visibilité, nous partirons du principe que c’est ce qui le rend précieux, etc. etc. Ca sonne moins bancale que de dire que l’auteure ne spamme pas ses textes (très longs et souvent truffés d’insultes) partout 😀

  3. 8 janvier 2019
    Reply

    C’est beau, c’est triste, c’est brillant, et divinement bien écrit !
    Un texte empli d’une dure vérité, qu’il est bon de rappeler. Merci pour cette touche de féminisme et un jour, je l’espère, les ovaires ne seront plus reléguées idiotement au rang de « femme incroyable qui réussit dans ce dur monde de testicules » 🙂

    • 8 janvier 2019
      Reply

      Merci à toi !
      J’ai bon espoir pour les femmes, les mentalités changent beaucoup je trouve et je vois des hommes et des femmes de notre génération être très sensibles à ces questions et plus égalitaristes, ne plus forcément penser que c’est un exploit, etc.
      Ca prendra encore du temps, mais à moins de se prendre un nouvel obscurantisme façon « travail-famille-patrie » (ce dont nous ne sommes absolument pas à l’abri, d’ailleurs), ça devrait le faire !

  4. 9 janvier 2019
    Reply

    Tes mots font encore gling gling dans ma tête. C’est un superbe article sur la réelle place de l’entrepreneur bullshit. Je t’ai trouvé d’ailleurs d’une incroyable politesse, j’y aurais mis du verbe plus violent (peut-être mon aversion pour ce type d’individu poussant l’égo à son zénith y est pour quelque chose 🙂 ).

    Encore une fois tu tombes juste, n’abandonne jamais ce blog stp

    • 9 janvier 2019
      Reply

      « d’une incroyable politesse », il m’arrive de l’être, et ça surprend toujours. J’aime être « là où on ne m’attend pas », « disrupter mon public » *regard vers l’horizon*
      Merci beaucoup pour ton commentaire et surtout d’avoir pris le temps de lire ce pavé !
      Je ne pense pas arrêter PE, juste que je n’y écris pas souvent, c’est vrai ^^’

  5. 9 janvier 2019
    Reply

    Je suis super contente de découvrir ton blog, grâce à la dernière sélection de Pineapple storm ! J’ai beaucoup souri en lisant l’article, ça fait un bien fou de lire ça, un article bien écrit, impertinent, avec du contenu sérieux, mais en même temps accessible !

    • 9 janvier 2019
      Reply

      Merci beaucoup ! Et je suis super heureuse qu’il regroupe tous ces éléments qualitatifs (et pas peu fière, soyons franches !).

  6. 9 janvier 2019
    Reply

    Bravo ! Forme et fond, comme toujours, et un sujet qui’il est bon d’aborder de temps en temps. Et j’avoue… je jalouse ta plume !

    • 9 janvier 2019
      Reply

      Merci ! Il ne faut pas, sinon on passe son temps à jalouser tout le monde (genre moi, avec le dernier livre que j’ai lu, je reconnais que je jalousais l’auteur, et j’ai pas pu m’empêcher de l’admettre en rougissant de honte) !

  7. 13 janvier 2019
    Reply

    Super article, comme d’habitude. Je rejoins complètement ta pensée et tu arrives à mettre les bons mots sur ce que je ressens face à mon feed Instagram ou aux pubs (spam) que je reçois sur Facebook. Parfois, j’aimerais juste éteindre ma lumière basse consommation et faire mon chemin en revenant à des choses vraies et réelles. Encore merci pour ce texte, c’est toujours un plaisir de te lire ! (mais c’est vrai que je t’ai trouvé assez polie sur celui-ci 😉 )

    • 13 janvier 2019
      Reply

      Merci beaucoup ! Ca me fait rire de vous voir tiquer sur le langage plus chaste x’D Il m’arrive de ne pas trouver ça utile ou musical (ou tout simplement marrant à faire sur le moment, je suis après tout, mon premier public).
      Ca fait du bien d’éteindre, je le fais assez souvent en m’éloignant des gens du milieu et ça m’évite d’être parasitée par les injonctions à la perfection. Depuis, je suis une entrepreneuse beaucoup plus branleuse, mais je bosse beaucoup mieux (et plus efficacement, comme quoi !)

  8. 9 février 2019
    Reply

    « Dans une époque où on fait croire que l’individu est seul responsable et peut beaucoup plus que la communauté, l’entrepreneur et sa vision intimement privée prennent une place de plus en plus importante sur le public, écrasant les autres acteurs institutionnels de leur gueule très BFM-Friendly. »

    Diantre mais « BFM-friendly » et « Steven Jobsanov », c’est tellement de l’or en barre, j’adore (tout comme ce paragraphe)(tout comme cet article en fait). Pas déçue du voyage, j’étais pas passée ici depuis bien longtemps (enfin si, mais je commente jamais ça va c’est bon hein).

  9. Hugo83
    15 août 2019
    Reply

    Bonsoir Camille.

    Ce que tu décris ce n’est pas l’histoire des entrepreneurs car l’Histoire, malgré sa paire d’ovaires ne se raconte pas elle-même.

    C’est l’œuvre de storytelleurs, j’en connais pas perso mais peut rêtre que toi…

    oops :p j’ai rien dit 😉

    Douce nuit.

    Hugo

    • 17 août 2019
      Reply

      Salut Hugo,

      Ce n’était qu’un papier qui proposait mon analyse du phénomène, avec mon inénarrable critique assortie. Comme à chaque fois en Marketing, je ne m’avancerai pas à dire qui de l’oeuf ou la poule. Ou, ici, qui du storyteller ou lecteur. Parce qu’en fin de compte, on fournit ce que le public-cible veut 😀

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