FAIS STYLE QUE T’EN AS UN

« Ton style dessert ton propos », « Ta vulgarité empêche de toucher plus de monde », « J’aime bien ce que tu dis, mais la forme me choque », etc. Etc. Il faudrait que je pense à monétiser ces remarques, parce que j’ai moyen d’être pétée de thunes…

C’est quelque chose que j’entends souvent à mon sujet, mais que je constate également de plus en plus : on reproche aux journalistes, aux auteurs, et plus généralement aux gens, de faire preuve d’un style un peu trop… Comment on dit déjà ? « Disruptif », voilà.

Un format pour les formater tous…

Et dans l’imbécilité, les faire réseauter.

 Oh, évidemment, la forme est une composante essentielle de nos pensées. Sinon, nous n’aurions pas inventé la Communication/Marketing. Et je vous renvoie directement à un de mes tests en la matière, où je prouve que vous êtes plus formatés que je ne m’autorise à l’écrire…

Mais actez que nous sommes (pour ne parler que du milieu « Web & Comm’ ») dans une société qui se complait à se plaindre que tout est pareil… Et qui ne supporte pas la différence. Viscéralement, même, ce qui confine au fascisme le plus primaire, et devient de plus en plus handicapant pour l’esprit, et par extension : pour l’Homme.

A tout lisser de partout, on fabrique des bots qui n’ont pas plus de réflexion que ceux de Google. Vous ne lisez pas, vous scannez.

Remarquez, dans mon métier, on n’écrit pas… On rédige.

À quoi ça sert alors d’avoir du style ?

 

Parce qu’on en parle beaucoup de cette « fameuse » plume. Mais sur le papier, eh bien… Et bien très peu de personnes en sont capables. Est-ce un manque de talent ? Pas seulement.

Oui. Oui, tout le monde ne sait pas écrire. Tout le monde n’a pas cette capacité. Mais est-ce que c’est un don qui nous descend soudainement grace à un encrier divin, du genre avec la musique céleste, et deux-trois oies qui s’arrachent une plume pour nous la confier avec solennité, avant de nous laisser accomplir notre sainte mission ?

Ou est-ce que c’est quelque chose de beaucoup plus élémentaire, un truc très simple que – et vous connaissez mon amour pour le vulgaire – pourrait s’appeler : avoir des couilles ?

Ah, trois personnes viennent de m’unfollow, deux de quitter précipitamment le site, et j’en entends déjà une se laver les yeux à coup de Topito pour soigner sa délicate rétine.

Le style, c’est de la personnalité, c’est juste du courage

D’où mon histoire de couilles, d’ailleurs.

En fait, le style, ce n’est pas un conglomérat de figures, et de connaissances, de crachats de virgules, etc. C’est, ni plus ni moins, que la mise à l’écrit d’un mode de pensées. Explication :

On me dit souvent que ma plume (plus précisément au niveau de mes histoires), se concentre sur les descriptions qui fonctionnent sur des associations d’idées avec un effet comique.

Exemple :

« […] Il avait accompagné ça d’un mouvement de main dédaigneux, tournant les talons en maugréant, une migraine pointant le bout de sa douleur. La peste soit cette affliction ! Son oncle, vexé de n’avoir pu assister à l’une de ses fêtes, avait fini par la lui lancer : le ressac éthylique. Car, à cet instant, cela faisait approximativement quelques minutes que le dieu s’était éveillé d’une de ses innombrables sauteries, probablement capable de faire péter n’importe quel éthylotest, et malheureusement pour lui, il devait en payer le prix.

Oui, Dionysos, roi des cépages et de la dramaturgie, avait, pour l’heure, une gueule de bois somme toute très mortelle.

« ET QUE L’ON M’APPORTE IMMEDIATEMENT UN VERRE D’EAU ! » […]»

[Extrait de Divine Comédie]

Quand ton encre n’est rien d’autre que ton propre sang

 

En d’autres termes, j’écris comme ça… Parce que je pense comme ça. Parce que telle ou telle construction de phrase me fait rire, ou que j’aime à user de certains mots pour décrire des émotions, des situations. Pas seulement parce que ça me plaît. Mais parce que ça me paraît beaucoup plus approprié pour décrire ce que je vois, et donc, mon univers. C’est donc un reflet réel de ma personnalité. Et c’est d’une intimité rare.

Être soi-même – et, par définition différent de la masse/norme – demande donc d’avoir le courage d’être dévoilé. D’être exposé. Et donc de choquer, froisser, entrer en désaccord avec des gens. C’est le risque que ce que l’on est ne plaise pas, et que ça ne corresponde pas au moule.

En temps normal, ce n’est pas grave. Dans notre univers de plus en plus aseptisé et codifié (Voir : Le Guide de Survie en Territoire Digital), ça devient un vrai problème qui génère cette phrase stupide :

« Attention, ne sois pas trop humain et incarné, parce que tu risques de passer à côté de personnes qui sont en demande de produits déshumanisés et chiants. » 

Digitaux et Digitettes, vous nous mentez, vous nous spoliez !

 

Si le style résulte de la personnalité, et qu’il ne faut pas trop qu’elle ressorte pour rassembler au max, mais qu’en même temps, il faut avoir du style quand on est un scribouillard, que faire ?

Rien. Absolument rien. À part de temps en temps dire un truc un peu « foufou », un truc un peu « disruptif », mais quand même… Pas trop, des fois que la meute nous rejette.

  • Ça donne des CM qui passent « pour de gros malades » parce qu’ils ont mis une trollface dans un tweet.
  • Ça donne des personnalités « rebelles » qui te pondent des commentaires du style « Dis donc… C’est super bien ce que tu dis, mais je ne suis pas tout à fait en accord. Alors, attention, ça n’enlève rien à la qualité de ton propos, et n’engage que moi, mais tout de même… »
  • Ça donne ce Web. Au passage.

À nous dire qu’il ne faut pas choquer la « E-menagère de -50 abonnés », on en arrive à un phénomène très simple : tout le monde raconte des trucs inintéressants au possible, on s’emmerde comme pas permis, et du coup… Personne ne lit plus rien parce que bon… Piouf, c’est long, et ça fait réfléchir.

Alors que… Quand je dis « Bite », j’ai illico votre attention. Sans forcer.

Le problème est que l’on nous pousse, nous forme à être des créatures vides de sens, de but, d’essence. Mais le vrai problème : c’est que vous aimez ça, et voudriez qu’on soit tous pareils.

Partie 2 de l’article interdite aux -18

Remarquez que je progresse, je propose aux plus fragiles d’entre vous de s’éclipser avant la grande saillie.

C’est très grave de croire qu’il faut parler à tout le monde. C’est grave, et c’est très con.

Pas juste « oh, ce n’est guère malin, Germain », non… C’est stupide, ridicule, pathétique, manquant cruellement de visé, d’originalité, d’audace, de créativité […] de courage, d’intelligence, et pour finir : d’intérêt.

  • Je n’ai pas peur de rebuter des clients potentiels, pourquoi ? Parce que je n’ai pas envie de bosser avec des gens qui se laissent rebuter par la forme comme des moineaux devant un épouvantail.
  • Je n’ai pas peur de rebuter des gens du Web (qui du coup ont la trouille d’être associés à moi), pourquoi ? Parce que je n’ai pas envie d’être associée à des gens… Qui ont peur pour si peu.

« Ouiiiii, mais t’as un biz à faire tourner, gna gna gna »

Ouais… En fait, non. Avant d’être Rédactrice, j’suis Auteure. Je ne me suis pas soudainement découvert une passion pour « le Web et les balises title », ça fait plus de 22 ans que j’aime écrire. Et je n’ai pas non plus attendu d’avoir mon statut d’indé pour ce faire.

Et vous voulez vraiment tout savoir, bande de petits curieux si prompts à théoriser sans théorèmes ? J’ai déjà essayé d’être une gentille-fifille-rédactrice-choupette-poupette. Si gentille, si appréciée, si « oh, la la, c’est tellement vrai ce qu’elle raconte », que OUI, j’ai parlé au plus grand nombre. A la masse. Cette masse qui fait dire que TF1, NRJ12 et D8 sont les chaînes les plus regardées du PAF, au passage. Cette masse, donc, qui sait payer (des clopinettes), et qui se fout et de l’intelligence, et du talent. Du RT, t’en as plein, mais de vrais commentaires et de la vraie qualité, tu peux repasser.

J’ai donc joué selon ces règles. Et que s’est-il passé ? J’ai détesté ce que j’écrivais, à un point tel que je me suis mise à douter si fort de moi, que j’ai arrêté l’écriture.

Tout simplement.

Après tout, la masse, la norme, ce fameux « Plus grand nombre » qu’il faut tant conquérir… Ce grand « tout », ne sait pas écrire en dehors de deux statuts Facebook, et 140 signes bavés sur Twitter,  ce grand « tout » m’avait dévorée. J’avais fini par devenir vous.

Pleinement acceptée, insérée, absorbée ; inexistante et insignifiante. Et vous savez quoi ? Vous avez déjà probablement lu mes textes quelque part (si si), mais vous ne le savez pas. Parce que je n’étais qu’un octet misérable et banal dans une mare désespérément calme.

Un maillon de la chaîne qui nous retient tous. Amen.

Des pavés jetés dans cette putain de mare

Le Web se veut grosse mer indomptable sur laquelle des pirates voguent, principes au sabre, et esprit de rébellion en guise de proue. Et puis cette mer devient la Méditerranée : enfermée, pleine de cadavres, polluée. Puis elle s’assèche et devient une mare où trois canards (à qui on ne casse décidément plus aucune patte) et deux cygnes se battent pour les miettes de pain jetées par les géants et leurs commanditaires.

Et puis elle s’évapore, de plus en plus, jusqu’à ressembler à une flaque. Une flaque manquant tellement de profondeur que la moindre brise fait frissonner l’ensemble et que les atomes paniquent en chœur – des fois qu’il leur arriverait quelque chose d’excitant.

Voilà pourquoi j’vous écris des pavés, que je jette, que je pose. Un peu comme une pêche un matin après un café corsé. J’sais pas vous, mais j’suis pas un putain de palmipède qui attend son vieillard, ponctuel et branlant, qui va me jeter ses vieux croûtons dégueulasses qu’il aura mâchouillé avec son absence de dents.

J’sais pas vous, mais j’suis un être humain. Pas une saloperie qui aura fini par devenir un vibromasseur comique.

Alors, me demandez plus d’vous faire « coin-coin ».

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

2 Comments

  1. 18 mai 2017
    Reply

    OBJECTION VOTRE HONNEUR !
    Pas d’autre mention de la relation auteur-style que la succincte mention « ton encre est ton propre sang » ; je m’insurge. Cette histoire d’écrire avec son sang, de s’arracher les tripes à coups de plume (aiguisée) pour coucher sur le papier rouge sur blanc les tréfonds d’une âme torturée qui forge ainsi une identité artistique – humaine en fait – m’irrite un brin. Le style n’est pas que ça : le style c’est aussi, c’est SURTOUT du travail. Dans le plus mauvais sens du terme, labeur, sueur, galère et lorgnage indécent sur la feuille du voisin. Du travail qu’on fait (et dans ton cas peut-être encore plus, vu que c’est ton gagne-pitance) par mélange d’obligation (fusse-t-elle auto-imposée) et d’envie d’exister. Du travail quoiqu’il en soi, qui n’a à voir avec notre âme et notre Moi profond que dans l’image d’Épinal un peu éculée de l’Auteur. Avec un grand A. L’Auteur LITTÉRAIRE à n’en pas douter. Maudit, pourquoi pas. C’est ma tournée.
    Le style tout à la fois suinte de lui-même (et on s’arrache les yeux les doigts le cœur et les cheveux de ne pouvoir pas le changer – nous qui voudrions tellement faire mieux) et se décrète tout autant. C’est un paradoxe un peu branlant, jamais accommodant, chiant à en chier et qui pourtant s’avance de toute sa véracité, incontestable. De la même manière que j’ai l’impression d’écrire des pages de chiantise à l’état pur – cristallisée dans un bloc d’ennui brut, massif – lorsque j’écris mon bouquin ou un truc que je voudrais profond et gorgé d’une intelligence haute, et pourquoi pas carrément universelle ; alors que la prose envolée qui coule A L’INSTANT MÊME de mes doigts habitués à la gaucherie m’est tellement plus agréable à l’ego (et à la lecture) que je la sais promise tant à te faire passer un message et à te dérider un brin, qu’à disparaître suite à son éphémère gloriole, dans le néant éternel des archives de l’Internet mondial.
    Ainsi soit-il.

    • 18 mai 2017
      Reply

      T’as décidé de me faire chier, Procureur ? C’parce que j’ai pas laissé un commentaire que tu m’en ponds un chiadé (comme à ton habitude, saligaud !) et bourré de bon sens et trouvailles ?

      Mais quand je parle de sang, je parle de tout ça. Tous ces doutes, ces moments à refuser d’écrire, à se forcer, à se haïr, à effacer, à garder malgré tout, et à s’infliger. A faire disparaître, à publier, dépublier, à garder secret ; tout ce que tu décris fait partie du sang pour moi. Je ne l’entends pas sur l’inné, c’est un truc viscéral (que tu connais même mieux que moi en plus), que tu t’infliges comme une scarification. Un fluide vital : l’auto-mutilation typique de l’artiste. Parce qu’on connaît bien des musiciens, illustrateurs s’infligeant les mêmes choses avec leur art. Bref, c’est quand même assez épique.

      Verdun passerait presque pour un colloc’ sur les pets fermentés, à côté…

      (Putain de commentaire que tu m’as mis, j’t’en dois un, et j’doute d’être à la hauteur)

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