Comment écrire comme un vrai « artisan des mots » ?

Bon, voilà… nous y sommes. Pour nous distinguer de la rédaction de remplissage, il faut démontrer une capacité à l’écriture émotionnelle. Vous entendez ça partout : copywriting, storytelling…

« Et si le bullshiting était le nouveau « jem’écouteécriring » ? »

Professionnels inaccessibles

Ma profession est pleine de frustrations, de désirs écorchés et de passions parfois tristes. Il faut dire que notre domaine d’activité se prête aisément à l’égo, à la masturbation intellectuelle et aux grandes envolées lyriques. Mais il faut dire également que tout ceci est très culturel : en France, nous voyons les écrivains comme des bêtes cryptiques qui parlent en énigmes et dont le niveau de dopamine égale celui des grands suicidaires.

Autant dire que si je crois volontiers qu’il y a bien des rédac’ très heureux et épanouis, le vernis officiel luit plutôt d’une aura purement romantique qui voudrait qu’on ait tous un grand complet noir à col haut pour scruter les horizons nuageux avec l’œil acéré et critique du poète.

Parce qu’on confond écriture et poésie, et qu’on en fait des caisses. Je le dis très sommairement.

Moi qui suis une habituée du procédé d’accumulation, de l’allégorie et de l’hyperbole, et qui aime volontiers lire à voix haute certains de mes textes pour voir si le rythme me convient, je reconnais que je lève très largement les yeux au ciel quand je vois ce qui est considéré comme « de l’écriture inspirationnelle émotive de haut niveau, de l’artisanat élégant et sophistiqué » ; bref, quand je vois ce qui est considéré comme « de la bonne came ». (Oui, cette phrase est terriblement longue, c’est mon côté Proust.)

L’écrivain, c’est ce gars dans les MMORPG…

Ça ne parlera pas à tout le monde, mais l’image s’impose à moi : pour ceux qui jouent à des MMO, vous avez déjà dû voir ces gens qui font du Rôle-Play, mais… qui se prennent très très au sérieux. Vous savez, ceux à qui, quand vous demandez d’où ils sortent avant d’aller faire un donjon, vous racontent une histoire de trois heures à base de péripéties et de quêtes morales épiques.

Dans mon milieu, celui/celle qui est écrivain ou qui se veut « artisan des mots » va toujours se présenter de la sorte :

« Je couche les mots sur le lit de nos désirs » ou encore « Tel un orfèvre tenant entre ses doigts agiles une pierre brute, je taille délicatement, poussière après poussière, le diamant de votre image de marque, la façonnant, qu’elle rayonne de mille feux incandescents. ».

Ouais. T’es dans l’écriture Marketing, quoi.

Pourquoi ça m’énerve ?

Parce que c’est pompeux. Parce que souvent ça en fait quand même trop (et que nous verrons à quel point dans la partie « exercices »), et qu’en général, cela se voudrait « meilleur » qu’une écriture plus percutante et directe. Certes la langue Française est belle, mais elle est aussi terriblement arrogante et ce genre d’envolées lyriques me font toujours penser au Bourgeois Gentilhomme et à sa façon de s’émouvoir de quelques mots.

D’une certaine façon, je trouve que l’on a tendance à jouer aux « Maîtres » avec nos petits Bourgeois que l’on régale par quelques tranches de poésie – de perlimpinpin…

Pourquoi j’adore ?

Parce que c’est une gymnastique intellectuelle formidable, et que dans certains domaines (l’Art, le luxe), c’est un régal de devoir se plier à ce jeu. Quoiqu’à titre personnel, j’ai des limites qui – les mauvaises langues vous le diront – démontrent que mon style ne dépasse pas celui du roman de gare.

Mais au moins on y croise des gens qui réussissent…

Comment jouer à l’écrivain-poète ?

C’est très simple. Pour commencer, vos phrases doivent être excessivement longues, de préférence avec utilisation de tirets et de point-virgule.

Oubliez les adverbes, c’est bon pour les débutants : usez et abusez de l’analogie, connaissez sur le bout des doigts vos adjectifs et synonymes et surtout : soyez sensuels. Le poète est celui qui remet de la magie dans le Réel, celui qui habille le béton d’un veston de rêves. Bref, c’est celui qui va utiliser le vocabulaire sensoriel, voire sexuel, pour vous faire ressentir des choses et donc, vous créer l’illusion que le texte est efficace.

Oui, comme en publicité télé. Tout à fait.

Passons aux exercices !

 

Nous allons jouer TRÈS rapidement à jeu. J’irai droit au but dans mes exemples, je ne vais pas me farder de vrais textes. Pour ce faire, je vais utiliser l’exemple de Syphaïwong qui nous parle souvent de son canapé bleu.

Situation N°1 :

La société SalonLounge vend des canapés de luxe et on vous charge de faire la promotion d’un modèle en particulier : Cerêvebleu. Il est bleu, en velours, permet à deux personnes de s’asseoir, et n’est pas convertible. Il coûte 1200€, et pour ce prix, les deux coussins brodés main sont offerts.

Ce que fait un rédacteur « classique » :

« Le canapé deux places Cerêvebleu accueillera vos moments à deux avec son velours tout doux et ses coussins moelleux brodés main qui feront de vos câlins avec votre moitié de véritables instants privilégiés… etc. etc. »

Ce que fait « un artisan des mots » :

« Lier deux corps par un trait d’union fait d’accoudoirs et de velours, de coussins piqués d’or et de satin ; amener deux âmes à se rencontrer et à se découvrir, parfois se redécouvrir, au gré des lignes douces qui épousent leurs émois ; il est des raisons d’être qui ne sauraient se montrer plus nobles et poétiques que celles d’accueillir l’amour au sein d’un foyer. Écrin de saphir pour… etc. etc. »

(Calme-toi, Bro ils/elles vont juste s’engrosser avec des pizzas devant Netflix)

Situation N°2 :

Vous êtes sur les réseaux sociaux et on vous quitte, vous souhaitant une bonne journée et tout le reste.

Ce que fait un rédacteur « classique » :

« Merci ! Excellente journée également, et très bonne continuation ! »

Ce que fait « un artisan des mots » :

« Je vous remercie bien ! Que cette journée soit également belle et bonne à vos yeux et à votre cœur, que la Muse épouse vos gestes et les guide de sa délicate inspiration. »

(Calme-toi, Bro, il/elle est juste parti(e) chier un coup, prendre un café, ou en avait marre de te parler.)

À vous !

Jouez, vous aussi : essayez de prendre des textes simples et de les rendre plus poétiques, plus pompeux. Usez et abusez de la métaphore, de l’allégorie, des personnifications ! Faites-vous plaisir, c’est la marque de l’Art, et l’Art, c’est forcément beau et bon.

Regardez les publicités et leur sémantique, voyez comme une simple glace devient un goûter divin que l’on pourrait raconter tant et si bien qu’on penserait à la fin qu’il s’agit d’une fellation (et c’est le but).

Pourquoi ça marche, en fait ?

Parce que C’EST beau. Quand c’est bien fait Sincèrement, je pince souvent des lèvres quand je lis des confrères et consoeurs.

Je vais être franche : j’aime mon écriture. Ça n’est pas que j’estime qu’elle est bonne ou supérieure. C’est qu’elle me plaît, et quand ce n’est pas le cas, je recommence ! Quand je fais des envolées lyriques, je tente de ne pas aller plus loin que nécessaire. Pour moi, écrire, c’est comme peindre, quelque part. Non, j’vais pas vous baratiner : je veux dire qu’un peintre fait ses mélanges de couleurs. Parfois, il va tant chercher une teinte qu’il va accumuler des quantités de produits sur sa palette pour que cela ne soit à la fin qu’un gros tas couleur « caca d’oie ».

L’écriture est similaire : en faire des caisses, c’est chier à la rétine de son lecteur en lui demandant d’y voir de l’huile sur toile.

Mais quand c’est bien fait, ça fait tout de suite la différence et là, on peut clairement dire qu’on quitte le domaine de la rédaction pour passer dans l’écriture. Même si tout ceci reste du Marketing.

Comment apprendre à faire ça bien, alors ? S’entraîner. Point final. Oui, il y a des gens qui ont le sens esthétique des phrases, oui, il y a des personnes qui ont « l’écriture musicale » … Mais le talent est surtout la résultante du travail.

Alors au boulot !


Bonus : Quelques archives

Pour illustrer le travail que l’on peut faire sur soi, voici deux extraits de textes. Le premier, date de mes 12-13 ans (donc, il y a plus de 15 ans), et le deuxième d’il y a moins de deux ans :

Texte 1 :

« La nuit était tombée depuis quelques heures, Cette nuit était noire et les étoiles absentes. La chaleur de l’été était suffoquant ici, comme une fournaise et une odeur nauséabonde flottait. Une atmosphère lourde et pleine de remords régnait. La terre que nous foulions s’enfonçait sous nos pas, et l’herbe était inexistante depuis 1km. Depuis que nous avions pénétré cette terre plus aucun bruit ne se faisait entendre, seul le bruit de nos pas résonnait comme un écho. Pas un oiseau ni grillon sur cette terre désertique ; désertique ? Pas exactement, l’herbe était présente, mais aussi noire que sèche. Enfin je pus entendre le murmure d’un village, mais pas un murmure joyeux, non, un souffle craintif et bas comme si la parole était interdite. Bientôt des maisons se dessinèrent et enfin nous arrivions à Tristram, ville démoniaque pour certains, ville Maudite pour d’autres. »

[Extrait non-modifié. On s’attend à tout moment à voir Bernard de La Villardière débarquer en terminant par « Enquête dans les bas-fonds de Sanctuaire ».]

Texte 2 :

« La nuit tombe artificiellement sur la baie. L’eau de la mer se mélange à celle des cieux, et cette étendue habituellement d’un bleu turquoise devient gris acier. Cette couleur glaciale fornique allègrement avec celle du ciel qui n’est plus que désaturation sans réelle visée artistique. Même les arbres sont en berne, leurs feuilles ploient sous cette douche, et leurs couleurs ne filtrent pas au travers du rideau de pluie. »

[Extrait de « Le réfugié »]

Les mots sont des outils, pas des béquilles. J’essaie au maximum d’appliquer cela désormais, que cela soit pour moi ou mes clients – s’ils me le permettent.

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

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