[EDITO] OULA, JE NE VEUX PAS POLÉMIQUER !

Ou encore « Non, mais je ne cherche pas le conflit », ou bien « Je ne suis pas là pour ça », ou l’éternel : « Je me disais bien que quelqu’un allait troller ».

Vous connaissez ces phrases ? Elles envahissent le Web. Elles le gangrènent. Telles des métastases qui se répandent et s’accrochent à notre cerveau, à notre centre de réflexion ; ces fragments de cancer rendent peu à peu notre Internet malade. Avec nous, par la même occasion.

Parce que voyez-vous, s’il y a l’injonction de la « disruption positive adoubée par l’establishment », il y a aussi l’injonction à « bien fermer sa gueule ». Disons-le clairement. Vous voyez très bien de quoi je parle. Vous le pratiquez aussi. Vous vous censurez, j’en suis certaine. Parfois, vous vous dites « non, j’vais rien dire, ça va polémiquer », ou « j’vais passer pour… » ou PIRE : « Si je poste ça, des gens vont avoir une opinion, et ça risque de déraper. »

Déraper dans quoi ? Dans une discussion ? C’est de ça que nous avons peur aujourd’hui ? De discuter ? De partager ?

Sommes-nous réellement en train de dire qu’Internet ne peut plus être un espace de discussions et de partage… ?

« Oui, mais dans le respect des sensibilités de chacun, en prenant en compte les aspirations des uns et des autres à ne pas se voir remis en question, à ne pas devoir réfléchir, en acceptant que toutes et tous ayons un petit cœur qui bat derrière l’écran, et que ce petit cœur – biberonné aux émotions positives placardées sur toutes les putains de publicités, après nous avoir latté la gueule avec le JT sur-angoissant de TF1 – soit fragile, comme notre égo. Fragiles au point que nous ne souffrions plus rien d’autre que la grande messe des « like, share & comment », véritable perfusion pour cerveaux glucosés qui en oublierait qu’il y a d’autres émotions alternatives à la peur et à l’allégresse. »

C’est comme ça qu’à l’occasion des dernières élections nous avons toutes et tous mute des gens qui parlaient « trop » de politique ; c’est ainsi que nous nous mettons à râler face à l’idée de devoir lire non plus 140, mais 280 caractères d’opinion ; c’est de cette manière qu’on fait du mot « troll » le pare-feu à la moindre contradiction.

Le babillage s’enchaîne sur tous les supports, sur tous nos écrans. Nous déversons nos opinions – moi la première – comme on se soulage l’intestin grêle après un repas mal-digéré, là, comme ça, en spray grumeleux et odorant. Le tout, en priant vivement que ça ne remonte pas. Ici : que personne n’ait une opinion divergente nous obligeant à entrer dans un débat.

Parce que c’est un véritable plaisir de juter en public, et à une époque où on traduit le mot « spam » par « arrosage », vous allez me faire le plaisir de ne pas rougir devant ma sémantique. Car nous jouissons tous ostensiblement à la face de nos « followers », avec l’espoir secret qu’ils soient en extase devant la longueur de notre engin.

Mais alors, dans ce brouhaha « tantrique », ne sommes-nous tout simplement pas en train de perdre ce qui faisait l’essence de la pluralité, l’essence de la construction humaine ? A se satisfaire nous-mêmes, nous, qui connaissons si bien nos mécanismes de jouissance, ne sommes-nous pas en train de nous empêcher de savoir réagir en terrain inconnu ? Avec des partenaires extérieurs ? En prenant des risques ? En découvrant de nouvelles choses ?

Vous pouvez avoir le meilleur coup de main du monde, à la fin de la journée, vous branler ne vous apportera plus rien. Et c’est exactement ce qui est en train d’arriver au Web.

Ah ! Ça vous fait bondir les articles « tips et tops », hein ? Nous adorons nous plaindre de l’uniformité du Web ! Nous poussons même le vice à vendre une pseudo-différence en racontant à qui veut l’entendre que nous, nous avons fermement l’intention de remettre l’Humain aux commandes de la machine. Bref, nous nous prétendons à la hauteur de l’outil qu’est Internet, mais au final…

Au final, nous n’acceptons pas l’idée d’être contrarié par l’autre. Et dès que ça chie un peu dans les commentaires, on va balancer les classiques « je veux pas polémiquer » et autres accusations en trolling.

Heureusement pour nous, la norme est la nouvelle différence, la soumission est la nouvelle construction et la paresse est le nouveau courage. En attendant, tant pis pour Internet, tant pis pour notre maîtrise de nous-mêmes et de nos créatures qui nous échappent.

Et que dure éternellement cette délicieuse fête où coule à loisir le soma.

 

 

 

 

 

Image à la une d’après une photo de Jason Rosewell

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil
Evolution ultime : Mutalisk relativement polie
Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

11 Comments

  1. 21 novembre 2017
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    Salut Camille 🙂

    Ton édito donne à réfléchir et y’a matière à râler en effet. Les réseaux sociaux auraient pu être – et sont parfois – de supers espaces de débats mais on a tendance à ne suivre que les gens de qui on partage les idées, c’plus simple … donc à part pouvoir dire «Oui je suis d’accord», on n’apporte rien, pas d’idées neuves et surtout pas contradictoires. C’est triste. On devrait avoir un quota de contact d’opinions divergentes 😀 (pas trop non plus, je me force à terminer «mon» Zemmour en ce moment et eurk, c’est dur)

    Juste un point avec lequel je suis plutôt en désaccord : le fait de ne pas vouloir exposer ses opinions par peur de la contraction, du débat. Perso si j’hésite parfois à poster et si je m’auto-censure en effet c’est par peur des réactions bêtes. C’est p’têt élitiste mais j’aime pas les gens bêtes, ceux qui ne vont lire que l’article putaclic de l’article puis qu’ils partagent par masse de RT.
    J’aime les gens avec qui on peut échanger plus ou moins sereinement mais toujours avec des arguments de fonds. Or, sur Twitter, on tombe assez rarement sur des flèches qui savent décortiquer un article de plus de 300 mots. Ils insultent, bloquent au moindre désaccord (on y revient …) … Ou alors c’est moi qui ai de mauvais contacts, tu me diras !
    Alors que dans la vie ou bien même sur des forums (ou la discussion est souvent géniale), je suis partisane du débat. J’ai surkiffé la période électorale pour cela, on débattait toutes les semaines au bar avec des ami.e.s ou des gens de passage et c’est dingue ce qu’on ressort grandi de ces moments !
    Franchement, je ne vois pas ce qui pourrait être mieux que de débattre autour d’une bonne Chouffe 8)

    • 22 novembre 2017
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      Salut Marion !

      Tu vas rire, mais je suis en grande partie d’accord avec toi, et pendant longtemps, je me suis forcée à garder des gens avec qui je n’étais pas d’accord sur mon mur Facebook. « Et en même temps », j’ai remis un peu d’ordre là parce que j’étais spammée de leurs trucs qui ne m’intéressaient pas, et ça noyait mes vrais contacts (mais ça, c’est la faute de l’algo de Facebook).

      Je crois aussi qu’il faut se frapper des opinions contraires. C’est comme ça que j’ai bougé sur certains sujets sur lesquels j’étais certaine non seulement d’avoir raison, mais en plus d’avoir un avis construit sur des arguments objectifs (entre temps, j’ai fini par comprendre le fait qu’on surnage tous dans nos biais cognitifs, mais bon…).

      Je comprends, et j’suis la première à pratiquer l’écrémage par fatigue par avance à l’idée de voir une remarque stupide. Juste la fatigue de devoir expliquer un truc qui se comprend pourtant très bien quand on lit le document, ou qu’on réfléchit deux secondes. C’est pas élitiste, c’est un droit. Et je ne pense pas que ça soit le signe que tu aies de mauvais contacts dans ta TL… Je suppose que c’est presque inévitable. Tu verras sur PressEnter, les rares commentaires que j’ai (c’est sur les trucs les plus polémiques), si la personne me taunt à 300m du point de l’article, j’prends même plus le temps d’en parler.

      Parce que tu le dis : on a pas que ça à foutre de débattre sur une incompréhension ^^

      Je plussoie totalement les débats forums et irl. La période électorale a été formidable pour ça, mais elle a aussi été très destructrice. Je ne compte plus le nombre de personnes qui ne me parlent plus parce que je n’ai pas été convaincue par leurs positions politiques. C’est… Triste.
      Mais ça c’est une question d’époque. Je commence à être convaincue que les gens ont si peur de disparaître qu’ils se raccroche au moindre truc qu’ils croient constitutif de leur identité propre.

      Merci de ton passage, ça fait plaisir de croiser quelqu’un ici et de voir un peu de positivisme (car ton message l’est profondément) face à un édito qui a été bien compris. Merci à toi !

  2. 22 novembre 2017
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    Oui et non. Si tu n’as pas tout à fait tort sur le constat je voudrais ajouter que la fatigue du lien survient pour au moins deux autres raisons ; la première étant que l’online-dialogue est devenu une plaie à de nombreuses occasions et devant des trolls bien réels parfois. La seconde plus insidieuse tient au design des foules d’outils que nous utilisons – et tu touches du doigt quelque-chose en le mentionnant – car blogs, réseaux et autres sont des outils avant tout pensés en terme de communication : un locuteur et des commentateurs. Cette seule distinction projette d’emblée une asymétrie de la parole présentée comme valable d’un côté (bien mise en page, beau site, parfois perfectionniste au point de se relire et de réfléchir avant de taper (sur le clavier s’entend)) et comme « en réaction de l’autre » c’est-à-dire dans les commentaires. La primo prise de parole a toujours plus de poids par design ; le reste de l’échange qui s’ensuivra tenant donc plus de la réaction que de la discussion.

    • 22 novembre 2017
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      C’est vachement intéressant ce que tu dis sur le côté presque dominateur du blogueur. J’avais pas percuté ce point.
      Et c’est valable pour tous les autres sites, combien de fois aie-je pu voir des gens (moi y compris) dire à leurs détracteurs : « j’ai pas envie d’avoir la discussion, t’es pas obligé(e) d’y réagir. T’en as le droit, j’ai le droit d’en avoir rien à foutre ». Et ça en devient une réaction.

      Merci, parce qu’on pourrait alors se demander « Est-ce possible de discuter équitablement sur le Net » ? (Sujet qui vous intéresserait je pense ^^)

      • 23 novembre 2017
        Reply

        On peut en répondant d’un blog à l’autre, par des articles de réponse. Mais on cultive alors l’entre-soi de la blogo. A une époque ou tout le monde est sur les réseaux, ça fait tache. Et on peut aussi sur les forums, avec les mêmes limites.
        Facebook quoiqu’il en soit, est inapte à favoriser la discussion. Twitter y marche mieux mais c’est alors le festival de la baston.

        • 23 novembre 2017
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          Pourquoi tu trouves que Facebook est plus faible pour la discussion que Twitter ? Parce qu’il y a moins de risque de contradiction ?

          Après, l’entre-soi, peut-on réellement l’éviter ? Quand tu discutes avec tes amis irl, finalement, c’est le même phénomène. Pareil pour les conférences. A moins d’aller dans des endroits où tu sais que tu ne seras pas d’accord…

          • 24 novembre 2017

            Oui t’as pas tort.
            Mais le problème des réseaux c’est lorsqu’on a l’impression d’accéder à de l’info neutre quand on ne fait qu’être conforté dans nos opinions. La bulle de filtre quoi.
            Sinon Facebook reproduit de fait le distingo publication principale / réponses. Ce que Twitter ne fait pas en aplanissant la voix de tous les interlocuteurs à peu près au même niveau. D’autant que FB est conçu pour les publications d’entreprise, sponsorisées. L’asymétrie n’est pas un effet de bord, c’est le design de l’application.

          • 24 novembre 2017

            Ca c’est très vrai pour l’info, et c’est terrible ! Même en essayant de multiplier ses sources, parce qu’au final, tu as toujours ta propre grille de lecture qui cherche surtout à te conforter (il paraît que c’est un réflexe naturel du cerveau, mais c’est casse-couilles).

            Intéressant ce que tu dis sur le design qui remet de la hiérarchie ! Ca repose toujours cette histoire de manipulation par le design. Et je regrette encore plus amèrement de ne pas être sur paname de temps en temps pour vous écouter débattre.

  3. 23 novembre 2017
    Reply

    C’est dur ce que tu dis sur la perte de contact par rapport à la période électorale … j’ai eu parfois des mots assez importants avec des ami.e.s dus à d’énormes incompréhensions mais j’avoue que je n’ai perdu personne par rapport à cela. En revanche, j’ai évité le débat avec des gens dont je honnissais l’avis, faut pas pousser le sadomasochisme ahah

    C’est cool que tu penses autant de bien des forums car peu sont celles et ceux qui voient cela d’un bon œil je trouve. Enfin en tout cas, autour de moi on voyait «mon» forum (de cheval à la base mais on parlait de tout ^^) comme une secte alors que c’était juste un putain d’espace de liberté.
    D’ailleurs, j’sais pas toi, mais je trouve hyper intéressant de débattre avec des gens dont tu connais seulement le pseudo. Pas le passé, pas la famille, pas le physique … rien que ses idées basta. C’est top, ça évite les jugements de valeur qui sont impossibles (ou très difficiles) à squizzer lors des discussions …

    • 24 novembre 2017
      Reply

      Je pense avoir été black-listée, jusque dans ma famille, donc… Et pas comme on peut le penser parfois par des gens de droite ^^

      J’aime toujours autant les forums, car j’ai connu cette période. Je ne sais pas si ça transpire dans le texte d’origine, mais j’ai connu le Web avant qu’il ne gagne son « 2.0 ». IRC, forum… C’était ma « vie » numérique. Tu parles de secte, mais pour couronner le tout, je suis rôliste. Avant que ça devienne hype grâce au Seigneur des Anneaux, etc. On me demandait si j’étais dépressive.

      Et tu le dis : il n’y a que le propos qui compte dans ce mode de communication. Les femmes, par exemple, n’ont jamais autant pu s’exprimer en toute liberté. Les catégories socio-pro se mélangent (chose qui est plus difficile dans la vie). Quand je lis que le Web en général fabrique des bulles très restrictives, je pense plutôt au Web 2.0 (et encore, certains de ses outils permettent encore d’être brassés).

      D’ailleurs, l’anonymat revient en force… Mais j’en ai pas fait un article pour PressEnter, parce que je le vends justement à un client. S’il l’accepte, je mettrais le lien ici, je couvre une partie de cette question du retour en grâces du pseudo, etc.

  4. 24 novembre 2017
    Reply

    Dur dur.
    Oh ça ne m’étonne pas, j’ai eu les discussions les plus vives avec les gens à ma gauche, pas trop ceux à ma droite ^^

    Ouais j’imagine bien les clichés que ça te collait. J’ai connu trois rolistes dans mon lycée et ils étaient pas mal ostracisés … et pourtant c’était y’a 6 ans, pas si vieux !

    C’est exactement ça ! D’ailleurs, 8 fois sur 10, quand je finissais par rencontrer mes copines virtuelles en vraie, je me disais que jamais je ne serai allée vers elles … C’est con, mais voilà, ça me pète mes préjugés au moins !

    Ah yes, ça serait sympa, c’est un sujet dont je parle beaucoup autour de moi, ça m’intéresse bien si ton client est Ok !

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