Digital Gods : l’effet Voldemort appliqué au Web

Que sont les dieux ? D’où tirent-ils leur pouvoir ? Jusqu’où s’étend-il ?

Pourquoi fallait-il au contraire prononcer le nom de Voldemort ?

À ce stade, vous pensez sans doute que j’ai bu encore trop de café, mais détrompez-vous : en réalité, je suis en train de traiter une petite marotte actuelle : l’influenceur. Sauf qu’au lieu de vous le découper en tranches fines (comme l’andouillette, remarquez), j’vous propose d’observer l’animal sous un prisme pourtant évident : celui de la pop-culture.

Quand Gaiman et Pratchett voyaient juste

 

Actuellement sur Starz est disponible une série adaptée d’un livre éponyme de Neil Gaiman. Je parle d’« American Gods ». Pour le synopsis démerdez-vous, ce qui m’intéresse ici, c’est une idée très intelligente : les Dieux ont besoin que l’on croie en eux. S’ils sont oubliés. Ils disparaissent.

Chez Terry Pratchett, notamment dans sa saga « Les Annales du Disque-Monde », on retrouve cette idée : il suffit que quelqu’un pense qu’un truc magique existe pour que cela devienne le cas. « Dans Le Père Porcher », par exemple, il y a toute une scène où les mages imaginent « la fée de la calvitie », et en effet… Ils entendent très vite le bruit d’une tonte sur le sommet du crâne d’un des leurs. En enlevant son chapeau, ils constatent qu’il y a bien une créature en train de « passer la tondeuse ». Ils venaient de la créer.

Dans Lanfeust de Troy, lorsque les héros arrivent dans une sorte de domaine des Dieux, ils croisent une déesse triste et éthérée qui finit par disparaître… Parce que son dernier adorateur meurt à cet instant.

Ces trois univers proposent l’idée que les dieux, et autres créatures fantastiques ont besoin de la foi pour subsister, voire pour naître. Que sans leurs adorateurs, ils ne sont rien…

L’Effet Voldemort

Dans Harry Potter, les personnages n’osent pas prononcer le nom de Voldemort. Parce qu’ils ont peur de l’homme, par superstition, aussi… Alors, ils inventent une tonne de surnoms, et contournent à outrance le problème.

Dans l’œuvre originale écrite par Rowling, Harry parle à Dumbledore du meutrier de ses parents et va pour se reprendre et l’appeler « Vous-Savez-Qui », car il a bien compris que les Sorciers ont du mal avec ça. Mais le vieil homme lui rétorque alors :

« Tu peux l’appeler Voldemort, Harry. Nomme toujours les choses par leur nom. La peur d’un nom ne fait qu’accroître la peur de la chose elle-même. »

Extrait tiré d’Harry Potter à l’école des Sorciers

Quelque part, c’est la même idée que celle avec les dieux qui est soulevée : l’idée qu’en répétant assez une chose, elle finit par devenir réelle.

À force d’avoir peur d’un nom, on le craint.

Je sais que la phrase semble étrange, mais elle est très juste. Réfléchissez-y : « jouer à avoir peur », ou faire preuve d’une déférence particulière à l’endroit de quoi que ce soit, lui donne le poids voulu à l’origine. Il le crée de toutes pièces. Ici : la peur. Plus haut le pouvoir, et…

L’Arnaque à l’influence

 

Qu’est-ce qu’un influenceur ? Quand commence-t-il à influencer les gens ? D’où tire-t-il sa puissance ? Peut-on apprendre à devenir influenceur ? Est-ce qu’être influenceur est une fin en soi ?

Autant de titres d’articles pour Linkedin potentiels, de sujets de Philo, et… De vraies questions. Remplacez le mot « Influenceur » par « Dieu », et vous allez voir pourquoi mes deux premiers paragraphes sont importants… Et pourquoi tout ceci n’est que de la masturbation rebrandée.

Tout le monde est influenceur, en fin de compte, et comme disait Einstein :

Einstein et la relativité du Web

Vous avez forcément entendu parler de l’Effet Papillon, non ? Partant de là, on peut raisonnablement dire qu’en soi, tout le monde a de l’influence sur tout le monde, et sur tout un tas de choses. Alors pourquoi un tel bordel ? Pourquoi une telle hype ?

La naissance d’un mythe

Pour commencer, on vous fait croire qu’Influenceur est un titre. Voire, un métier. Et c’est faux. C’est faux, vous le sentez viscéralement, c’est pour ça que les articles prônant cette idée vous agacent, mais vous n’osez rien dire. De peur de passer pour un con, ou de n’avoir rien compris.

Point 1 : On devient influent dans un domaine. Qu’il soit pro, perso, peu importe. Cela tient autant au domaine, qu’à sa personne (charisme, etc.).

Point 2 : Vous n’osez pas dire que tout ceci est du bullshit, car vous avez peur de passer pour une truffe. Pourquoi ? Parce qu’on maraboute assez sur le sujet pour qu’il paraisse sérieux… Ça devient un concept, un truc surnaturel, un truc « inexplicable », ou trop complexe à saisir. Plus simplement : on vous « Voldemordise » le terme Influenceur.

Et ce n’est pas fait sans raison.

L’influence existe bel et bien, et oui, c’est un concept important pour votre business. Pas seulement. C’est la base des relations humaines, qu’elles soient de parents à enfant, ou de gouvernant à populace. L’influence est partout. Mais d’où vient-elle réellement ?

Partons non pas de ce concept, ne cherchons pas à le définir, mais amusons-nous avec ce qu’on peut voir sur le Web depuis quelques mois.

Design Product : Formation Influenceur

Et si, vous aussi, vous en deveniez un ? Et si, vous aussi, vous deveniez quelqu’un d’important, quelqu’un qui compte ? Parce que c’est cela la promesse : vous aider à ne plus être « rien ». Vous aider à « compter » dans votre travail. À voir votre avis devenir impactant.

Et pour y parvenir, pour atteindre cet état de grâce que représente le droit à écrire « Influenceur » sur votre profil Likedin vous… Payez des formations à des coachs en Influence.

« Oui, et ? »

Et vous vous laissez manipuler. Influencer. Bref, vous nourrissez votre dieu.

L’Influence est devenue un business. Les coachs vous assurent qu’il vous faut apprendre à l’être, et quoi de mieux que leur tips et formation pour ça ? Mais si vous achetez leur produit, qu’est-ce que vous faites au juste ? Que faites-vous, à part légitimer leur expertise, à part envoyer le signal le plus précieux dans le Marketing : « Cette personne/marque est digne de confiance, est utile. » ?

Et vous tombez dans le panneau, après tout, vous aussi vous voulez votre part du gâteau. Votre part de ce « rêve à Américain 2.0 ». Vous aussi vous voulez que quand vous dites quelque chose, on vous remarque, on vous adule… On pense que c’est important. Voire, qu’on vous paie pour ce faire.

Dieu, Jupiter et ses ouailles

Mais voilà… L’Influence ne peut se passer d’une audience.

  • Le coach en Influence n’est rien sans son audimat avide et peut-être même blessé sur le plan narcissique.
  • Les Dieux ne sont rien, sans leurs fidèles.
  • Les mythes sont oubliés sans orateurs pour les propager.

Et c’est LA que se niche l’Influence, la vraie. Dans sa fragilité, dans son inexistence.

Ce qui fait l’Influence, c’est l’influencé.

Aller bim, respire, on y retourne tout de suite. Reprenez les exemples de Voldemort, des Dieux, du coach : à chaque fois, ce qui nourrit la Bête, c’est sa proie. Oui, c’est aussi simple que ça.

L’Influence est un fragile équilibre, une sorte de contrat passé entre un groupe et un gars. Le groupe accepte que le gars ait un impact sur eux.

Chaque fois qu’on choisit de suivre une tendance, une opinion, une direction, des goûts… À chaque fois, on crée de l’Influence. On crée des petites fées qui tondent. Qui ne tondent peut-être pas notre crâne, mais au moins notre propre liberté. Mais qui tondent fondamentalement pour leur propre compte.

De là à dire qu’en s’en fout ?

Il n’y a qu’un pas, quand même… Que je vais franchir à votre place. Vous, je vous laisse continuer de vous extasier sur l’un des premiers réflexes humains. Je sais que vous adorez ça.

Comme je n’ai pas peur de passer pour une conne, je vous l’écris : on perd un temps considérable à parler de tout ça. Surtout à le théoriser. Je sais bien qu’il faut vendre. Je sais bien que dans une société où on a l’impression que le mec de derrière nous met un doigt, il faut qu’on en mette un à celui de devant. Ça fait du bien à l’égo de se dire qu’on a un impact. Et c’est normal.

Et comme la société actuelle est bourrée d’injonctions à « compter », de publicité pour « réussir » et « devenir quelqu’un », ça devient pathologique.

C’est peut-être aussi lié au fait qu’on a l’impression de ne plus avoir de pouvoir en tant que peuples, c’est peut-être lié à l’impression de noyade dans une grosse masse mondialisée. Quoi qu’il en soit, c’est un réflexe humain, peut-être à peine exacerbé par nos temps modernes.

Parce que la religion, les gouvernements, les armées, et les groupes de fléchettes dans les PMU… Ça fait un putain de bail que ça existe. Donc : oui, vouloir avoir un impact sur l’autre semble inhérent à la mortalité de notre espèce.

Cela dit, je pense qu’on perd du temps à vouloir faire en sorte que ce qu’on fait puisse avoir un impact.

Relisez cette phrase. Encore. Aller, encore un coup et je vous l’explique :

Si vous voulez que ce que vous faites ait de l’Influence, mais que ce que vous faites se borne à chercher un moyen de faire en sorte que ce que vous faites ait de l’Influence… Vous ne faites rien. À part chercher à capturer un truc qui n’existe pas… Puisque vous ne l’avez pas fabriqué.

Et tu proposes quoi ?

Bah simple : au lieu de vouloir devenir des dieux numériques, souvenez-vous que c’est le prêtre qui a le pouvoir. Et commencez par faire vos rites, vos églises… En d’autres termes : faites votre job, bien de préférence, et évangélisez ensuite.

Et ne croyez pas qu’être Dieu est un métier en soi** : sur ma bio Linkedin, j’ai marqué Auteure, pas être suprême 😉

 

*Oui, Influence a pris une majuscule ici. Parce que.

** Disons que tant que je n’ai pas encore trouvé le moyen de monétiser ma propre nature, on va se contenter d’une catégorie socio-pro classique, quoi.

***Gna gna gna, tu théorises bien dessus. Oui. Pour t’influencer.

*** Si tu veux te marrer et aller au fond de la question, fais un tour sur la secte digitale du soleil cosmique !

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil
Evolution ultime : Mutalisk relativement polie
Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

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