Coronavirus et Rédaction Web, entre humilité et humiliation

Voilà typiquement le genre de billet que je n’aurais jamais fait avant ma décision d’envoyer péter la retenue et le contrôle de mon branding. Parce que voyez-vous, professionnellement, il ne faut jamais s’exposer, jamais montrer la moindre faiblesse.

Alors, pensez bien qu’un papelard faisant état sincèrement de la situation de mon entreprise, de mon rapport à ça et des mesures de survies mises en place ; c’est le suicide en +140 signes.

Le fait est que je prends la plume parce que j’ai vu que je n’étais pas la seule à traverser ça. Pas la seule, non plus à ressentir gène et culpabilité, honte et parfois désespoir… Je pense que ça fera du bien à d’autres de lire « vous n’êtes pas seul-e », à d’autres de voir qu’il n’y a aucune honte à avoir.

Loin du mythe du freelance en ressourcing-confiné

Allez savoir si c’est parce que je ne porte plus aucun soutien-gorge depuis le début du confinement, ou bien si c’est parce que je le passe en grande partie en nuisette + bure de jedi (cherchez pas, c’est un style), mais ma situation de freelance en confinement est très loin de ce que les gros comptes Twitter et LinkedIn adorent storyteller.

Chez moi, pas de morning routine de yoga pour saluer ma mixture au levain, pas de grand jardin où voir mon fils gambader d’un air guilleret en chantant de vieilles comptines ressorties d’un grenier. Pas de temps de réflexion pour (ré)apprendre à me focuser sur mes inputs personnels, pas de créneau pour improove un skill suffisamment impressionnant pour monter un compte TikTok.

Et, hélas, pas de taff non plus, parce que les clients ont mis en pause ou bien se sont cassés vite fait bien fait en attendant la fin de la fin du monde.

Je pourrais storyteller ça correctement, mais partir en des circonvolutions inutiles n’apporterait rien à personne, alors je vais le dire très simplement : c’est la merde. Et bien.

Annulations en cascade, gel de paiement, trésorerie qui fait la gueule

Je suis loin d’être la seule, et pire : loin d’être la plus à plaindre. La seule satisfaction que j’eus trouvée à l’annonce du confinement était que, désormais, plus personne n’oserait me dire d’un air abruti « Oh, ça va, tu travailles à la maison, c’est facile de garder un gosse en même temps… ». Maigre consolation mesquine dont l’effet s’estompe dès le premier coup d’œil au compte de trésorerie.

À mesure que je recevais des mails m’expliquant que « du fait de la situation », je n’allais pas bosser, voire être payée, pendant un, puis deux, puis on ne sait pas combien de mois, je m’angoissais à un point que vous pouvez sans doute imaginer.

Je dis « sans doute », car à part quelques épargné-es ici ou là, j’ai vu des noms (et des gros, des bien brandy des vieux de la vieille) trembler également. Et c’est là que j’ai vraiment pris conscience de l’ampleur du problème.

C’était la merde pour tout le monde. Et bien.

Branle-bas de combat et fin de branlette

Pour palier cette perte sèche de CA, tu peux te dire que tu vas redoubler d’efforts pour trouver des clients, multiplier les billets à vendre comme Jésus des petits pains… sauf que t’es un Jésus coincé en plein concours du meilleur boulanger Francophone. Et moi qui ne sais absolument pas démarcher, et qui n’en avais plus besoin depuis des années, je me suis retrouvée comme… eh bien comme une conne.

Ne pouvant pas expliquer au gnome qu’on allait lui langer le cul avec des feuilles de papier à base de levain maison, j’ai sorti l’artillerie lourde du Rédac’ en galère : la plateforme. Je me suis donc rapatriée aussi sec sur Wriiters, que j’avais déjà commencé à taquiner, en me demandant s’il ne fallait quand même pas aligner mes prix sur la moyenne générale. Retour aux sources avec de l’article d’actualité, politisé à bloc, et me rappelant mes débuts d’il y a 6 ans quand le GoogleActu était ma spécialité. Mais les ventes sont rares sur le site en ce moment, les clients sont dans la même situation que nous, finalement… à ceci près qu’ils ont maintenant un panel de bons rédac’s pris à la gorge. Des affamés à un concours du meilleur Jésus-boulanger.

Je me suis donc rapatriée aussi sec sur les commandes spéciales de Wriiters, où j’avais déjà commencé à tapiner.

C’était vraiment la merde. Et bien.

Grosse promotion exceptionnelle, tout doit disparaître !

J’étais persuadée d’en avoir fini avec les errances précaires de missions payées une misère pour des sujets aussi étranges que parfois ultra techniques. J’étais persuadée d’avoir gagné cette bataille personnelle en travaillant mon branding, en trouvant de supers clients, en me construisant peu à peu une grille tarifaire me permettant de vivre. Et je commençais même à croire que c’était tout à fait normal d’être payée 15ct le mot, juste parce qu’on s’appelle Camille Gillet.

Je vous dis pas le deuxième trou de balle que ça me fait de vendre des articles à 10ct le mot, et des pages Web à… 3ct le mot. Et encore, je suis soulagée et contente d’en vendre de temps en temps ! Vous devriez profiter, parce qu’à moins de ne m’avoir achetée il y a 6 ans, vous n’aurez sans doute pas d’autre occasion de m’acheter à ces tarifs.

Des tarifs « de merde ». Et bien.

Clients et rédac’s soudés comme jamais

Et, paradoxalement, moi qui opposais assez souvent les clients de plateformes aux rédac’s y travaillant, j’ai découvert sur Wriiters une sacrée dynamique de solidarité.

Pour commencer, les gens préviennent qu’il y a des commandes, se les partagent, même si leur situation personnelle voudrait qu’ils avalent tout dans la journée. Parfois même, se taguent sur le Slack, le groupe Facebook ou autre pour dire à telle ou telle personne connue pour se spécialiser « en », qu’un truc est tombé « pour elle ».

Ensuite, et ce paragraphe qui n’était pas initialement prévu au billet est ajouté rien que pour ça, quand j’ai râlé (vous me connaissez) sur un prix trop bas à mon goût pour une mission sur un texte santé, non seulement Rodrigue (le fondateur de Wriiters) ne m’a pas envoyée chier proprement dans les ronces, mais a contacté le client… qui est carrément tombé d’accord pour mieux qualifier ses briefs à l’avenir et permettre aux gens d’un peu plus s’y retrouver financièrement sur ce genre de contenus. Plus encore à son honneur, le mec a même tenu à dédommager la rédac’ qui avait fait des contenus à bas coûts en lui achetant un article à son tarif normal. Je le sais, c’est moi.

Une attitude générale très classe. Et bien.

De l’importance de « L’Union Digitale »

Je vais le dire à celles et ceux qui se disent que s’ils n’ont plus de biz, c’est de leur faute qu’il est temps d’arrêter de se flageller. Comme il a été temps pour moi d’arrêter de regarder les chiffres la boule au ventre en me rendant compte que j’avais bossé deux heures pour 40€ (20, une fois mes cotisations payées).

Je vais pas vous dire que je ne flippe pas pour l’avenir. Pas vous dire que je n’ai pas honte de prendre ce qui me tombe dans les mains. Je ne vais pas mentir sur le fait que ça me remet pas profondément en question.

Je ne vais pas vous le dire, parce que ça sert juste à rien. Ces derniers temps, je m’attache à la sensation de satisfaction de livrer quelque chose, de continuer à travailler, parce que j’en ai besoin intellectuellement.

Je m’attache à l’espoir, des quelques pistes (mieux payées) que je vois se dessiner.

Je m’accroche à l’ambiance solidaire que je peux voir ici ou là, la bienveillance et l’empathie qui semblent naître autour de gens qui parlent de plus en plus sincèrement.

J’ai l’impression de retourner 6 ans en arrière côté tarifs, mais aussi côté spirit Web.

La nature reprend aussi ses droits sur Internet. Et en bien.

Photo by Stijn Swinnen on Unsplash

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

11 Comments

  1. Deborah
    18 avril 2020
    Reply

    Bonjour Camille,
    As-tu essayé les plateformes malt, upwork, scribers ?
    Je ne suis pas « dans le métier » depuis longtemps et je fais plutôt cela en temps partiel, j’ai encore mon boulot alimentaire (malheureusement …).

    Cependant, je pense que le métier a radicalement changé et tu semble être du côté noble de la chose.
    Dans un cadre « coporate », aujourd’hui le rédacteur est là pour générer de l’intérêt, et finalement du lead pour nourrir les commerciaux.
    Dans un cadre « presse », tu es là pour faire du trafic et vendre de l’affichage par lot de 1000.

    J’ai suivi une formation à l’époque qui m’a clairement ouvert les yeux sur l’évolution du métier que je connaissais très mal, Notamment avec l’utilisation de l’intelligence artificielle et du speech to text, l’utilisation d’outils de validation de mots clés. Bref des outils qui aujourd’hui me font gagner un temps fou et qui d’une certaine manière augmente ma rentabilité.

    Je te met l’adresse ici, fait en ce que tu veux 🙂
    https://digitalbootcamp.startup-bootcamp.fr/devenez-redacteur-web

    Dans tous les cas courage, le monde ne va pas s’arrêter, les états sortent la planche à billet, une annulation de dette est très probable, les citoyens ne pourront jamais rembourser l’ardoise.

    • 18 avril 2020
      Reply

      Salut Déborah,

      Merci de tes conseils et pour te répondre : oui, pour certaines.
      Le métier n’a en réalité jamais changé. Le rédac’ a toujours été une machine à écrire soit pour Google, soit pour générer des leads, et côté presse, c’était du putaclic pour faire de l’Adsence.
      J’ai eu la chance de pouvoir quitter cette forme de rédaction quasi-automatisée et je m’épanouis vraiment dedans. J’espère ne devoir jamais utiliser des outils de validation de mc, etc. Parce que je pense que j’arrêterais tout simplement d’être rédac’ freelance pour prendre un boulot alimentaire et continuer d’écrire à côté.

      Je ne crois pas à l’annulation de dette, parce qu’il y a beaucoup plus cynique et utile sur le plan politique libéral à faire, mais je prends les encouragements et ta positivité 😀

    • 19 avril 2020
      Reply

      Merci !

      Je ne connais pas ta situation, mais je vais répondre « à toi aussi ». Parce que je sais qu’on ne sait jamais ce qui se trame réellement chez les gens, et qu’il peut y en avoir besoin.

  2. 19 avril 2020
    Reply

    Pour ma part, pas encore testé les plateformes. J’ai la chance d’avoir commencé à pas mal me diversifier en donnant des cours, qui me font trimer comme une dingue pour les adapter aux supports visio et pour les corrections que je reçois désormais à la maison, mais pour lesquels je serai payée. Ouf.
    Pour la rédac traditionnnelle, il me reste un client fidèle pour une mission à long terme. Et puis c’est tout. Là aussi, il va falloir que je me réinvente…
    Pour l’instant, léger stress. Mais j’ai décidé de profiter de cette parenthèse pour… profiter justement ! De mes 3 grands enfants qui du coup sont tout le temps à la maison, de nos discussions, des heures à cuisiner ensemble et à tester des recettes improbables, des autres heures à refaire le monde en prenant l’apéro (beaucoup d’heures, l’apéro…), des jeux débiles et challenge que nous nous lançons, des appels visio aux copains et à la famille, des travaux de la maison en groupe (bon, là, je dois les motiver un peu, comme pour le ménage…). Bref, temps bizarre, angoissant, mais néanmoins heureux malgré tout, car ensemble.
    Le CA est dans les choux, mais le moral est bon.
    Je te souhaite la même chose ! (le CA remontera bien un jour ou l’autre…)

    • 19 avril 2020
      Reply

      Merci pour ton commentaire positif et plein d’espoir Alix ^^

      Et bon apéro, surtout 😀

  3. Rodrigue
    22 avril 2020
    Reply

    Salut Camille, cette fois c’est moi qui vient chez toi 🙂

    Même si vous êtes parfois chiants(es) sur le Slack ^^) c’est toujours un plaisir d’avoir VOS retours sur la plateforme que nous avons monté ensemble finalement, dans le positif comme dans le négatif, je serais mal placé pour ne bien le prendre. Et pour ça je ne regrette pas ce projet qui m’apprend beaucoup humainement.

    Côté taf, l’offre catalogue reste sur des tarifs qui sont abordables, si tu ne comptes pas le temps client/relance/facture etc, on tombe au mieux à 13€/100 mots et au moins à 8€/100 mots quand je ne suis pas obligé d’en engueuler certains qui ne se vendent pas assez cher. (J’adoooore le pognon (très peu auront la référence)).

    C’est pour le sur mesure où la réalité du marché nous est tombée sur le coin de la gueule, depuis qu’on se colle aux tarifs pratiqués, les commandes sont là, et c’est pas faute d’avoir tenté de mieux rémunérer pendant longtemps, en m’acharnant sur les clients.

    Bref tu vas t’en tirer très vite car c’est qu’un passage. De mon côté j’essaie de vous filer un max de taf pour ne pas vous laisser dans la merde, et effectivement comme tu l’as souligné, je m’entoure aussi de client que je choisis, et ça, ça fait toute la différence 😉

    Bisous

  4. Guilhem
    23 avril 2020
    Reply

    Bravo pour ce billet et pour partager l’intimité du quotidien d’un rédac !

  5. 30 avril 2020
    Reply

    Merci pour cet article. Je suis rédacteur et traducteur, et Miss Rona m’a mis au chômage temporaire, ce qui m’a donné l’occasion de retourner sur les plateformes et sur les groupes de rédac’web. Qu’il s’agisse des prix pratiqués ou de commentaires lus, qui ressemblent parfois à des combats de hyènes (‘J’ai un meilleur SEO que toi’, ‘j’espère que c’est pas toi qui formes’… ‘t’as vu tes 3 fautes d’accord dans ton blog ?’ ). J’avais juste envie soit de pleurer, soit de tenter ma chance à Koh-Lanta. Bref, ça m’a fait du bien !

    • 30 avril 2020
      Reply

      Je t’en prie !

      Oui, en ce moment, c’est la fête du slip côté filsdeputerie mesquine au taff. Et ça émane toujours de gens inconnus qui ne partagent jamais leur travail (des fois qu’on pourrait juger que c’est la même merde insipide que celle des autres), ou quoi que ce soit d’ailleurs. Surtout pas du positif, en fait.
      Et on ne peut même pas accuser le confinement, c’était une tendance que je voyais avant.
      Sur Wriiters, l’ambiance est très différente, à ma grande surprise. C’est d’ailleurs pour ça que je reste, voire que je m’investis (alors que je retrouve mes clients à côté), et que j’en dis autant de bien. Ya un bon spirit, et ça fait du bien.

      Très heureuse que ce billet t’ait un peu remonté le moral. Tout ça passera !

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