Twitter le nouveau thermomètre du peuple ?

La Presse a longuement écrit à ce sujet, tentant de décrypter ce phénomène à coups de chiffres et d’analyses sociologiques. Moteur d’audience pour la télévision, outil de communication pour les professionnels, maelström de sujets potentiels pour les journalistes ; Twitter sert à tout et en même temps à rien.
Mais, globalement, tout le monde s’accorde à dire que c’est, en 140 signes, la voix du peuple. Un formidable outil de mesure en live de la pensée Humaine. (Cet article a été écrit le 11 octobre 2014)

L’idée folle que la pensée puisse s’exprimer en 140 signes est la preuve que Twitter est le thermomètre du pauvre, la mesure du populaire, le micro pendu au bistro du médiocre.

Twitter thermomètre
Illustration : Bastien Vivès

Mais, quelle est son utilité pour l’Internaute ?

Voyez, normalement, avec mon travail, je devrais être sur Twitter (ndla : Regardez la date de l’article). Y être active, j’entends. Oh, j’ai bien un compte, seulement, je n’accroche pas. Déjà, 140 signes, ça m’empêche de m’exprimer, mais qui plus est, de m’exprimer pour dire quoi et surtout à qui ?

Parce que c’est ça l’intérêt de Twitter pour l’utilisateur : s’exprimer « librement ». Oui, la notion de liberté avec pourtant une limite de caractères est, pour moi, presque antinomique. Mais admettons. Twitter permet à son utilisateur de suivre la pensée – très réduite du coup – des gens célèbres et des quidams heureux d’avoir un auditoire. Parallèlement, cela permet à ce même quidam de s’exprimer. La force de ce mur de la parole abrégée, c’est essentiellement de permettre aux gens de donner leur avis.

Enfin un endroit où Robert et Raymonde peuvent s’exprimer. Le bistro du coin n’étant pas un relais suffisamment mondial pour éclairer l’Humanité de leur pensée Ricard ; Twitter leur donne le micro et parfois même le titre immérité « d’analystes de terrain ».

C’est l’exutoire du peuple, ses WCs numériques en cas de chiasse intellectuelle.

Ok, mais sinon, Twitter, ça sert à quoi ?

A quantifier, à mesurer, à contrôler. Twitter est surtout utile pour les professionnels et les gouvernements. Non, je ne verse pas dans la théorie du complot, mais j’y reviendrai plus tard.

J’ai dit que dans mon métier je devrais y être. C’est une obligation même ! Et ça l’est pour moi, pour les politiques, pour les émissions de télévision, pour les philosophes ; bref, pour toute personne qui joue un rôle dans le relais de la pensée. Le relais ou sa fabrication.
A mon échelle, une Rédactrice Web se doit d’être sur Twitter et ce, pour deux raisons : cela montre que je maîtrise l’outil, que je l’aime et, il permet de montrer que je suis visible. C’est de la Communication au sens Marketing brut. Si j’étais une « élève sérieuse », je serais rivée à ce média. Je twitterais à mort des choses insignifiantes, mais en rapport avec mon travail. Histoire de montrer que je suis une actrice du Web. Si j’étais une « élève prodigue », j’aurais un taux de Followers (de gens qui suivent ma divine – mais réduite – pensée) hallucinant et surtout : je serais énormément « ReTweetée ». C’est-à-dire que mes propos seraient suffisamment « bons » (ou populistes pour le coup) pour être relayés par des moutons approbateurs.

Et là, je montre que j’ai du poids et que je suis légitime. Je montre que je SUIS un des atomes du Web. Et c’est comme ça que je me vends… Enfin, que je me vendrais si j’étais une adepte du nivellement par le bas.

Dans une plus grande mesure, pour les acteurs majeurs de notre société (voir la liste non-exhaustive plus haut), c’est le moyen le plus simple, le plus rapide et le plus efficace (gratuité, auditoire, etc.) de partager son produit de consommation à grande échelle.

C’est une façon pour les élites – jusqu’alors inaccessibles ou presque – de se montrer faussement proches du peuple.

« Pouvoir discuter directement sur Twitter avec Nikos, Denis Brogniart ou Laurence Boccolini, c’est comme avoir leur numéro de portable et leur envoyer un SMS », disait Emmanuel Porcheron-Duperray (Community Manager chez TF1) pour Télérama.

 

Twitter sert à donner l’illusion que les grands sont nos potes

Le CM de TF1 donne la pleine mesure de la duperie de ce média (car c’est davantage un média qu’un réseau social). Il s’agit de réunir le bas-peuple avec sa noblesse. Parce que Twitter permet à Robert et à Raymonde d’interpeller leurs « N+1 sociaux et intellectuels ». Ils peuvent directement leur dire que ce sont des cons ou des idoles.

Twitter et la télé-réalité ont le même but : cacher la misère et propulser le premier clampin au même niveau que les élites.

En fait, sous prétexte d’offrir plus de libertés d’expression à la masse, Twitter, et les autres réseaux sociaux, sont essentiellement des outils d’asservissement. D’une part parce qu’ils font croire que le peuple a encore son mot à dire, mais d’autre part parce qu’ils servent aussi de jeux du cirque. Les gens se clashent, les phrases assassines fusent ; bref, suivre Twitter, c’est comme regarder Intervilles, mais avec le Monde entier ou presque pour participants.

 

Twitter sert à donner l’illusion que notre avis compte

Twitter pour donner son avis
Illustration : Bastien Vivès

 

Avant ce média, Robert et Raymonde, lorsqu’ils regardaient une émission de télévision, avachis sur leur canapé, ils proféraient des menacent et des insultes à l’égard des intervenants, MAIS : ceux-ci ne pouvaient les entendre !
Robert se plaignait allègrement sur ces immigrés-homosexuels-voleurs-et-pédophiles, mais il n’avait que l’approbation de Raymonde. Raymonde, quant à elle, lorsqu’elle voyait Johnny Halliday à la télé, elle mouillait silencieusement son canapé en croûte de porc, mais ne pouvait lui témoigner directement toute son admiration.

Aujourd’hui : Robert peut, en 140 signes, déverser sa haine et se voir RT par d’autres comparses et Raymonde peut faire ses déclarations d’amour !

Notre Robert (Aka LeCochonBlanc histoire de repousser ces musulmans trop foncés !) :

 

Et notre Raymonde :

Exemple de raymonde et johnny sur Twitter
A l’origine, l’article avait un exemple de tweet mais depuis…

Et comme nos bidochons adorent donner leur avis et qu’ils se sentent en sécurité planqués derrière leur écran de smartphone, ils s’en donnent à cœur joie. Émulsionnés par une France Rance et par ce magnifique phénomène de prolifération des maladies (ici la connerie), nos Français moyens deviennent la fameuse « voix du peuple » dont Zemmour et Marine Le Pen se croient porte-paroles.

 

Mais les médias créent cette illusion

J’en reviens à mon travail. Lorsque je dois écrire un papier d’actualité, il faut que je trouve un sujet brûlant. J’ai donc deux solutions : scruter le Google Actualités ou me pencher sur les Hashtags majeurs du moment.

Le Hashtag, ce dièse cliquable sert à référencer le thème du sujet. C’est un tag. Une catégorie. Si vous marquez « gnagnagna #caca », votre tweet est référencé sur #caca. Si des milliers de personnes utilisent à l’instant T le « #caca », les médias, moi, pensent que #caca est un sujet brûlant.

Petite parenthèse : si votre caca est brûlant, consultez immédiatement votre médecin traitant.

DONC, en surveillant la popularité des Hashtag et donc des sujets, je peux savoir ce qui fait le buzz. Je peux donc savoir quelle est l’actualité qui intéresse. Pour paraphraser l’Extrême-Droite : Je peux savoir quels sont les sujets qui intéressent vraiment les Français.

Ainsi, ce n’est plus l’élite intellectuelle qui décide de ce dont on va parler, mais la masse populaire et populiste. Et ce n’est plus la pensée de cette même masse qui va dicter les unes de demain, mais bien la « recette qui marche », « le buzz qui buzz un max ».

En gros, en reprenant les tendances et en en faisant des sujets d’actualité (basés sur 140 signes rappelons-le), on dit au peuple « Vous faites l’actualité ».

 

Et c’est là que Twitter devient plus fort que la zapette

Si l’on a toujours l’Audimat, on a maintenant le taux de Tweets live durant une émission. On se met à quantifier l’intérêt du public par Twitter notamment.

Et le diktat du « 140 signes et Hashtag » remplace peu à peu celui de la zapette. Les scores d’audience explosent de manière exponentielle dès lors que les internautes babillent au sujet d’une émission. Tout le monde veut sa part et veut savoir.

Alors le mouton se branche sur le programme momentanément intéressant et y va aussi de son petit commentaire.
Et, vous pouvez en être certains, le lendemain, moi, les autres Rédacteurs Web et Journalistes agrégés, nous allons, proposer un papier sur l’émission en question qui a marché. Taux de tweets, Hashtags favoris, petits exemples de réactions. On va donner au peuple le condensé de sa pensée, en omettant celle qui ne s’exprime pas ou celle qui ne buzz pas.

Aujourd’hui, pour faire de l’audience, on fait du clash. Et ça fait un moment. Mais Twitter a permis de généraliser cette mort de l’intelligence à la télévision. Comment ? En réclamant de quoi écrire son petit Tweet. On va donner au peuple le moyen de donner son avis. Et pour cela, on lui donne du subversif, de l’accessible, du facile à comprendre, du brut d’émotion.

Si vous vous demandiez ces derniers temps pourquoi Eric Zemmour était invité partout, je vous conseille de jeter un œil sur le nombre de tweets qu’il génère.

Regardez également cet article sur un site dont le nom résume le phénomène : BuzzMédia. J’ai envie de dire « Les médias qui font le Buzz ». On note d’ailleurs que le seul sous-titre comporte le nom de Zemmour. Il permet de vendre. Pourquoi ? Parce que, notamment, Twitter a démontré qu’il fait parler, qu’il faut de l’audience, qu’il fait le buzz.

 

Et mon complot gouvernemental alors ?

J’y viens !

Twitter et autres réseaux sociaux permettent de savoir ce que le peuple pense. C’est une Police de la Pensée élue par ce même peuple. Un joli BigBrother dont les gens oublient tellement le danger qu’ils se permettent de diffuser leur pensée intime.
Notez bien le dogme que je vais énoncer comme parole d’Evangile : Toute organisation, qu’elle soit politique, économique, culturelle ou cultuelle, vous surveille.

  • Je vous surveille,
  • Tu me surveilles,
  • Il/Elle nous surveille,
  • Nous nous surveillons,
  • Vous vous surveillez,
  • Ils se surveillent

En pouvant capter l’essence de la pensée moyenne et réduite à son état le plus primaire et le plus sensationnel (puisque livré dans l’émotion et l’immédiateté), les organisations peuvent nous comprendre et donc « nous parler ».
Donc, nous manipuler.

 

Twitter le thermomètre anal qui s’enfonce profond

Lorsque j’écris un article pour dire que telle ou telle émission a fonctionné parce que j’ai vu un fort taux de tweets, je vous dis, implicitement, que c’est ça qu’il faut regarder. Si, si, je le dis.

Comment ça ? Parce que je sais qu’en disant qu’un truc buzz, vous allez vouloir savoir pourquoi il buzz. Et donc, vous aller regarder. Donc, je vous dis QUOI regarder.

Lorsqu’on ne prend que les Tweets les plus subversifs, on vous fait croire qu’il s’agit de la pensée réelle des Français. De la même façon qu’un sondage (fait sur 100 personnes) est présenté comme ceci : « 50% des Français pensent que… », Twitter vous fait croire que les tendances sont représentatives.
Alors qu’en réalité, elles sont simplement plus vendeuses. Fatalement, le Politique, le Média, le Philosophe, le Religieux et le Publicitaire, se penchent avidement sur les tendances qui « marchent » et les retournent contre vous.

L’ère est aux extrêmes et à la haine ? Aucun souci, les acteurs du Monde en prennent bonne note et vont vous parler de ces thèmes commercialisables. C’est ce que l’on appelle la « Démagogie ».
Et cette démagogie est d’autant plus efficace que, désormais, nos élites ont accès directement à notre cerveau et peuvent facilement prendre la température, changer en cours de route le discours ou, au contraire, y aller franco car on souffle que, sur Twitter, ça marche du tonnerre.

 

A vouloir se focaliser sur la tendance on en oublie l’essentiel

Tweeter sur un sujet qu'on ne connait pas
Illustration : Bastien Vivès

 

L’idée d’écrire cet article m’est venue hier soir. Je regardais l’émission « Ce Soir ou Jamais », où Zemmour était d’ailleurs invité. Chose que je ne fais habituellement pas : j’ai branché Twitter. J’ai voulu voir ce phénomène de « Réactions en Live ».

Et deux constatations se sont imposées à moi (directement responsables de ce très long papier) : Il est impossible de suivre l’émission ET de suivre Twitter. On rate 90% du contenu de l’un ou de l’autre. Il faut donc faire un choix.
La deuxième est que tous ceux qui Tweetaient comme des forcenés répétaient les mêmes choses : une phrase choc dite à un moment dans l’émission ou « Fuck Zemmour #Attaliforever » ou inversement.

Donc, je me suis rendue compte que les médias basaient leurs articles « La Voix du Peuple » ou « L’avis du Peuple » sur des Tweets de personnes ne pouvant PAS suivre véritablement l’émission. La pensée formulée était, de base, biaisée et primaire. Digérée en 140 signes et émulsionnée par la tendance, cette même fausse pensée, fausse température fait Loi aujourd’hui dans les actualités.

 

Alors, comment j’ai fait hier soir ?

Ca va vous paraître con, mais je voulais surtout suivre l’émission, pas voir du buzz. Alors j’ai coupé Twitter, noté mentalement mon idée d’article et j’ai regardé le programme. A force de faire des « arrêts du images » pour rétorquer à ma télévision ou démontrer mon avis à mon Robert qui jouait sur le pc ; à force de faire « retour arrière » pour entendre une phrase coupée par un autre intervenant, j’avais 40mn de retard sur le « direct ».

En attendant, sans forcément dire que j’ai compris tous les propos des invités ou même leurs références, j’ai réfléchi et je me suis interrogée. Je suis d’accord avec unetelle, pas avec lui. Celui-ci ne dit pas de la merde, celui-là est démago.

BREF : Personne ne sait ce que j’en pense, je n’ai pas été RT ni Follow « à donf ! » sur Twitter, mais j’ai pris le temps de véritablement regarder ce programme.

Je ne pense pas que du mal de Twitter, la suite ici.

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

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