The Serial Penguin

Tout commença par un fait divers si insignifiant que personne au sein du Web ne le remarqua. En dehors d’une simple dépêche de l’AFP, quatre lignes, quelques retweets, aucun Rédacteur, aucun consultant SEO ne s’inquiéta outre mesure. Après tout, qui se souciait que Jean Delacom avait été retrouvé mort, à son domicile, devant son écran d’ordinateur ? Et même si les informations de la police stipulaient bien que le pauvre bougre avait agonisé pendant des heures, étouffé mystérieusement par des touches de clavier, retrouvées – tout aussi mystérieusement – dans son œsophage, les gourous et autres indépendants s’en moquaient comme de leur premier lien. En fin de compte, seuls les blogs conspirationnistes, adorateurs de faits glauques, s’étaient penchés un temps sur cette histoire. La police avait conclu à un suicide. Et pourtant, dans la gorge de cet ancien businessman, cela n’était pas d’aléatoires touches de clavier. Non. L’on avait extirpé les lettres suivantes : L. A. K. B. C. Il n’en fallait donc guère plus pour les Anonymous pour hurler au complot.

Mais personne ne prit garde à l’avertissement. Aucune âme, aucun communicant, pas même les curateurs aux yeux de lynx ne s’émurent de cette histoire. De celle-ci, comme de la suivante. Ou même de celle d’après…

Ainsi, durant plus de six mois, les dépêches de l’AFP pleuvaient. Toujours une mort, invariablement classée en « suicide », systématiquement avec ces mêmes lettres. Et personne ne relayait, personne ne s’en souciait. Seuls contre tous, les Anonymous tentaient de résoudre cet insondable mystère, cette vague de décès dans le monde digital, en vain. Les principaux intéressés tournaient le dos à la vérité, se réjouissant secrètement de l’éviction de leurs concurrents. Jean Delacom, Séverine Alpha, Joslin Rhétorique, Cyril Linéaire, Michel Ouebe, et bien d’autres, tous avaient été retrouvés morts, tous avaient vu leur site Internet plonger dans les méandres des moteurs de recherche, tous, n’étaient plus que de vagues souvenirs. Et les survivants, ces naïfs cyniques, dansaient sur leur cadavre, redoublant d’effort pour prendre la première place des rois du Net.

Et c’est parce qu’il ressemblait aux autres, parce qu’il faisait comme les autres, parce qu’il était, lui aussi, entièrement focalisé sur lui-même, que Rick Delarnac ne put prédire sa propre mort.

Le matin du 31 octobre 2015, comme tous les jours, Rick s’éveilla avec une pêche d’enfer, une niaque de winner, une assurance de bonhomme. Au saut du lit, il s’engouffra dans sa douche à jets, se frotta énergiquement avec du gel Axe senteur « Réussite et Gonzesses », en ressorti pour se sécher dans un peignoir en poil de kiwis, avant de se lancer un café noir, sans sucre, Nespresspros «Le café des pros ». Tandis que la machine ronronnait de plaisir à l’idée d’abreuver son illustre propriétaire, Rick démarra son Mac, tout en zieutant attentivement son Iphone. C’est qu’il en avait des notifications ! Des favoris, de nouveaux followers, des mails, des demandes sur Linkedin, des sms coquins de copines ramenées d’un quelconque salon, des offres commerciales spammy, … Rick avait une côte au beau fixe. Il était un influenceur, un gourou, un mec qui faisait la pluie et le beau temps sur le Web. Avec une multitude de sites monétisés, ultra-optimisés, notre SEOMan se faisait clairement de belles couilles en Paypal.

Encore un nouveau message de sa mère, qu’il ne voyait jamais, et qui le remerciait pour le bouquet de fleurs livré à l’occasion de son anniversaire. Rick l’effaça alors même que la voix de pleureuse lui demandait s’il se déciderait ou non à accepter un repas en famille. Il n’avait pas de temps à accorder à ces choses-là, c’était du sérieux sa vie ! Son temps était précieux, et lorsqu’il n’était pas occupé à vérifier ses positions sur Google, il l’était à vérifier son audimat sur Analytics. Entendant distraitement le timbre plat de son smartphone qui lui annonçait qu’il avait un dernier message, Rick se servit enfin son café, et s’installa confortablement sur son gigantesque fauteuil en cuir. Alors qu’il s’apprêtait à cliquer sur le favori de ses outils de mesure de popularité, l’homme manqua de recracher son breuvage :

« C’est mal Ricky, c’est très mal. Et tu sais que je n’aime pas ça… C’est sale ce que tu as fait. Ne m’oblige pas à nettoyer à ta place, Ricky. Tu ne veux pas que je le fasse à ta place, hein ? Tu as jusqu’à ce soir, minuit, Ricky. Après quoi, je viendrai te nettoyer, mon petit. »

L’expert en Référencement et argent facile se raidit instantanément sur son séant, un désagréable frisson d’horreur remontant le long de sa colonne vertébrale. La bouche en cul de poule, soufflé par l’aspect malsain de l’avertissement, il appuya sur l’écran pour demander à réécouter l’enregistrement. Mais il ne se passa rien. Aucun enregistrement, aucun message. Une blague d’un collègue ? Une farce de mauvais goût d’un jaloux ? Oui, c’était sûrement cela. Rick ne pouvait se résoudre à imaginer un seul instant qu’il pouvait être en danger. Il était au sommet, au top du top. Il était intouchable. Et, puis, qu’est-ce que c’était que ces histoires de nettoyage ? L’homme renifla donc avec dédain, puis retourna à sa routine. Mais alors qu’il accédait enfin aux statistiques de visites du site devenirichencinqminutes.buzz, un étrange malaise le pris. Il se sentait observé, scruté très attentivement, et ce par une présence maléfique. Rick se retourna, cherchant du regard un quelconque inconnu dans la pièce. Mais du coin de l’oeil, il vit l’écran de son ordinateur se brouiller, frisonner, comme ricanant devant sa peur. C’était cela : le danger venait de son Mac. A l’instant même où il formula mentalement cette stupide pensée, le diagramme de ses acquisitions se déforma, jusqu’à n’afficher que ce mot : BLACK.

L’homme déglutit péniblement, une multitudes d’explications rationnelles se bousculant dans son esprit. Piratage, hallucination, rêve réaliste alors qu’il était endormi… Mais il les écarta toutes, immédiatement, viscéralement. Non. Il comprenait sans comprendre de quoi il était question, et cela ne fit qu’augmenter plus encore la terreur qu’il ressentait. « Impossible » Se dit-il en se massant les tempes. C’était impossible !

Décidant de fuir cette hypothèse, il ferma avec empressement la fenêtre, priant pour que cela retire l’épée de Damoclès qui pendait au-dessus de sa tête. Petit tour sur les réseaux sociaux. Veille, curation, série d’articles sur le SEO. « Comment faire de bons liens ». « Le Backlink, c’est mal », « Salon le chapeau noir », aucun billet ne parvint à lui faire oublier son inquiétude. Bien au contraire ! Il entendait à présent distinctement la voix du smartphone lui susurrer qu’il avait « intérêt à nettoyer ». Relent d’inconscient ? Probablement, mais Rick s’interdit formellement de se l’avouer.

Dans une dernière tentative désespérée pour se changer les idées, le consultant surfa la matinée entière sur des sites d’information, de buzz, de vidéo de chats, et deux ou trois pornos. Vers dix-sept heures, lorsque cette triste affaire de message n’était alors qu’un mauvais souvenir, une dépêche de l’AFP attira son attention :

« Monsieur Olivier Raisodaure, magnat de l’Internet, et propriétaire du site cash-facile.com a été retrouvé mort, ce samedi 31 octobre 2015 à son domicile. Les premiers éléments de l’enquête pointent vers un suicide. En effet, Monsieur Raisodaure se serait étouffé en ingérant volontairement des touches de son clavier. Pour le moment, la police refuse de communiquer davantage sur cette affaire. »

Ce n’était pas la première fois qu’il lisait cela. A cet instant, Rick se rendit compte que cette histoire, cet étrange suicide, lui rappelait quelque chose. Mue par une curiosité qui lui était étrangère, l’homme entra frénétiquement dans Google la requête suivante : « suicide touches clavier mort étrange ». Une chape de plomb descendit brutalement dans son ventre : il y a avait des dizaines et des dizaines de pages Web traitant de la question. Et, manifestement, des dizaines et des dizaines de cas similaires. Il cliqua sur un lien qui titrait « Le Serial killer au clavier », et son écran fut plongé dans le noir. Un grésillement intense filtra de ses enceintes, avant qu’une animation flash du plus mauvais goût ne se déclenche. Rick respira un grand coup, comprenant alors qu’il était tombé sur un site de complotistes adorateurs des torches en .gif. Mais il déchanta aussi vite à mesure de sa lecture. L’article listait le nombre de morts, parlait en détail de ces fameuses lettres, évoquait longuement les liens qui unissaient les victimes. Oui, elles étaient toutes liées. Toutes se faisaient de l’argent en vendant des sites pollués de publicité. Toutes, il les avait rencontrées. A des salons sur le SEO, au détour d’une exposition sur le Marketing Digital, et même, pour l’une d’entre elles : après quelques verres et une nuit torride. Chaque mort était due à un étouffement. Chaque personne avait avalé les mêmes touches de clavier, avant de s’effondrer raides, sur leur bureau. Et chacune avait vu son business détruit. Mais l’article ne s’arrêtait pas là. L’auteur pensait que la vérité se trouvait dans le mot formé par les touches. Il proposait en effet une multitude de combinaisons, mais une seule retint l’attention de notre protagoniste : B.L.A.C.K

Scrollant la page, Rick glapit lorsque son écran se brouilla, avant de s’éteindre brutalement. Cela ne pouvait être dû au site Web. Non, là, quelque chose de technique venait de se passer. Lorsqu’il appuya plusieurs fois sur le bouton pour tenter de le rallumer, une phrase s’inscrivit en plusieurs couleurs. Tour à tour bleus, verts, jaunes, et rouges, les mots s’affichaient comme tapés en direct :

« Tu gâches un temps précieux. Le nettoyage est long. Tu as fait ça tellement salement, Ricky ! Il ne te reste que quelques heures… »

Et l’écran se ralluma, devant un homme plus blafard que son Mac. Automatiquement, son regard perdu se tourna vers l’heure, qui affichait un magnifique « dix-neuf heures ». Il ne lui restait plus que cinq heures pour obtempérer. Car Rick comprenait très bien de quoi il était question. Il savait depuis très longtemps, qu’un jour, il devrait payer. Mais jusqu’ici, comme tous les autres, Rick n’avait pensé qu’au profit, qu’à la gloire, qu’à lui-même. Jusqu’ici, la punition était virtuelle. Mais plus aujourd’hui.

Aujourd’hui, Rick se battait contre le temps, et contre une entité devenue bien réelle. Décidée, de toute évidence, à faire du ménage dans leur univers.

La tâche était impossible. Des années de mauvaise pratique ne pouvait être effacées en un laps de temps si court. Mais il ne céda pas à la panique, sa vie était en jeu. Alors Rick coupa son téléphone, quitta tout moyen de communication extérieur, et se mis au travail. Durant cinq heures, il désavoua des liens, supprima des pages, en redirigea d’autres, il contacta des Webmasters, tenta d’acquérir de nouveaux liens sur des sites de confiance ; bref, il nettoya avec acharnement tout son travail, tout son business, en priant fébrilement pour que cela suffise.

A minuit tapante, les yeux brûlants de fatigue, le dos raidit par l’acharnement qu’il avait mit dans son entreprise, Rick s’arrêta, les mains prises d’un tremblement incontrôlable. Son regard s’accrocha à l’heure indiquée sur son ordinateur, et il attendit. Il attendit pendant soixante-secondes de savoir s’il allait vivre ou mourir.

La date changea. Nous étions enfin le 01 novembre 2015, et il était 00:01. L’homme soupira de soulagement, laissant son corps se faire happer par son fauteuil. Il avait réussit. Son clavier était intact, et son cœur recommença à battre normalement. Sans qu’il ne puisse l’empêcher, un sourire vint à fleurir sur ses lèvres. Il avait gagné.

Tap. Tap. Tap.

Rick tressaillit, se redressant immédiatement.

Tap. Tap. Tap.

Chaque muscle de l’homme se contracta froidement. Il n’osait pas se retourner. Il ne devait pas se retourner.

Tap. Tap. Tap.

Le bruit du raclement des griffes sur le carrelage lui glaçait le sang. Cela approchait.

Tap. Tap. Tap.

Du coin de l’oeil, il vit un bec acéré de dents pointues lui « sourire ». Rick Delarnac paniqua. C’était réel. Cette chose était réelle. Et elle venait faire le ménage.

Tap. Tap. Tap.

« Ricky, mon petit… Tu savais bien que je n’allais pas aimer ça. »

 

Joyeux Halloween 🙂

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

2 commentaires

  1. Cedric Debacq
    30 octobre 2015
    Répondre

    Ahhhh la grrrr tu nous laisse sur notre fin. Bou pas bien ch’à.

    Waaaooohh je kiff
    J’ai bin rigoler
    Super bien écrit chapeau!

    • 31 octobre 2015
      Répondre

      Merci Cédric !

      Il fallait laisser sur la fin, une histoire « frissonnante » ne peut pas tout dévoiler. Et puis, finalement, on sait ce qu’il se passe : l’homme digère assez mal son propre clavier 😉

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