Divide ut Imperes : épisode 2

Avant de commencer, si vous n’avez pas lu l’épisode 1, arrêtez tout, et filez vous mettre à jour. En tous les cas, très bonne lecture !

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« Lise, j’aime beaucoup ton papier sur l’histoire des serrures, et ton trait d’humour sur Louis XVI, mais… Tu peux m’expliquer pourquoi « clef » est écrit avec un « é » ? »

Cette question est à peine murmurée. Mais, dans l’immensité de la bibliothèque, elle résonne et claque comme un fouet aux oreilles rougissantes de l’interpellée qui balbutie. Quelques Rédacteurs ouvrent la bouche d’un air outragé. Comment a-t-elle pu oser une telle chose ? De son côté, leur Rédac’Chef attend une réponse, et Rita n’est pas une femme réputée pour sa patience. Lise tente de reprendre contenance, cherchant du regard un quelconque soutien inexistant de la part de ses collègues. Tous détournent les yeux, il y a des vulgarités à ne pas commettre, tout de même !

« Alors ? Relance Rita d’une voix sifflante.

– Eh bien, j’ai pensé que… Enfin, tu sais… Plus personne n’écrit « clef » avec un « f »… Donc, je me suis dit qu’être plus actuel dans l’écriture permettrait de…

– De quoi ? De trahir la langue Française, peut-être ?

– Non, non ! Se précipite la jeune femme d’un air penaud. De mieux correspondre aux requêtes, c’est tout. »

Un immense gémissement d’indignation collective s’écrase sur les voûtes en pierre de la bibliothèque. A l’instar de l’équipe SEO sur le déclin, les Alphas-Betas ne sont qu’une poignée d’âmes, de tout âge, regroupée dans la salle centrale, où l’on a installé un pôle informatique. Ce sont donc une vingtaine de paires d’yeux qui fixent avec horreur la pauvre Lise. Rita blêmit plus encore, creusant ses traits et lui donnant l’air d’une vieille documentaliste prête à fondre sur un élève ayant mal empoigné un livre.

« De correspondre aux requêtes… Et c’est tout. Nous ne cherchons pas à correspondre aux requêtes, nous cherchons à répondre aux besoins de nos lecteurs. Lise, tu m’as habituée à plus de conscience professionnelle, qu’est-ce qui te prend ?

– N’exagérons rien non plus ! Se rebiffe la demoiselle. L’écriture avec un « é » est correcte, elle a été validée il y a un moment, maintenant.

– Validée, ne veut pas dire pour autant exacte. Les mots ont un sens, Lise. Une histoire. Ne les laissons pas mourir ! »

Hochement de tête vigoureux dans la salle. Un ancien journaliste à lunettes se saisit même du Littré, pour l’offrir avec révérence à sa chef. Cette dernière l’ouvre, et cherche directement l’objet du litige. Puis, avec un reniflement dédaigneux accompagné d’un relevé de menton suffisant, elle le pose sur le clavier de la criminelle. Lise n’a d’autre choix que de lire les deux pages d’étymologie, transformation, et définition du mot « clef », et ce, à voix haute. Sa peine exécutée, elle referme le dictionnaire, et capitule d’un bref mouvement de tête.

« Bien, l’incident est donc clos. » Commente froidement la Rédac’Chef. « Tu me corrigeras ton papier, mais c’est Sylvain qui obtiendra la publication pour la news du blog client. »

La jeune femme ne pipe mot, mais serre les dents. Elle se lève silencieusement, et se dirige vers la cafetière pour y tirer du réconfort. Les Alphas-Bêtas vivaient sur leur lieu de travail. Des dortoirs avaient été installés à l’étage des BD, qui avaient été archivées. Rita, leur Rédac’Chef, en plus d’être une véritable nazie de l’orthographe d’origine, avait un réel mépris des lectures populaires. Cela s’expliquait sans doute par sa lignée prestigieuse, qui ne comptait pas moins de trois Académiciens du dernier siècle. Et il n’était pas rare qu’elle en fasse étalage lorsque quelqu’un la contredisait sur une tournure de phrase. Sans être la cadette de cet étrange groupe, Lise restait jeune, et son parcours, sa famille, n’ayant rien à voir avec la littérature, lui imposaient une certaine illégitimité aux yeux de ses collègues. Pour ne rien arranger à ses affaires, la demoiselle regardait fréquemment les outils d’analyse SEO, chose incompréhensible pour ses congénères. Les Alphas-Betas se prenaient pour des gardiens d’un vieux temple sacré du langage. Pour des prêtres ou des gourous de la sémantique. Il va sans dire qu’ils dépréciaient grandement l’équipe SEO, qu’ils considéraient comme de vulgaires techniciens sans aucune once de culture. En s’intéressant de près à ce que « les autres » pouvaient faire, et en parlant d’adéquation avec les requêtes, Lise flirtait avec la notion de Haute Trahison. Oui, rien que ça.  Les scribouillards n’arrivaient pourtant pas plus à survivre que leurs adversaires imaginaires. Eux aussi perdaient leur client, une fois que ceux-ci ne voyaient plus l’intérêt de créer des contenus qualitatifs, quand seul l’achat d’annonces garantissait une immédiateté de gain. C’était donc une profession à l’agonie, refusant d’admettre qu’elle se mouvait dans le Web comme un Zombie mordant, incapable de comprendre qu’il lui manquait la mandibule.

Lorsque Lise revint avec sa tasse remplie de café noir, le téléphone de Rita sonna, et le silence s’imposa dans la salle. A l’œil exorbité de sa Rédac’Chef, la jeune femme et ses collègues comprirent aisément qu’ils venaient une nouvelle fois de perdre un client. Rita raccrocha d’un mouvement sec, et posa le téléphone sur son bureau avec tant de force, que l’on entendit presque l’écran tactile protester.

« Rayez-moi Dufresne de la liste, et arrêtez tout travail sur ses pages. Puisque Monsieur pense que la vente est plus importante que le savoir, laissons-le abrutir son public ! »

La troupe s’ébroua pour satisfaire et calmer au plus vite leur supérieure. Puis, le clapotis des claviers reprit, avec le chant de la barre d’espace en guise de refrain. Rita fulminait à son bureau, incapable de reprendre immédiatement sa tâche. Personne ne faisait plus attention à Lise, et la gigantesque horloge de l’entrée indiquait qu’il était un peu plus de dix-huit heures. La Rédactrice n’hésita qu’une fraction de seconde, il était grand temps d’en finir. Elle envoya un sms succinct à son contact, et remonta au dortoir récupérer une écharpe et un manteau épais, puis redescendit discrètement, avant de s’éclipser de la bibliothèque sans que personne ne la remarque.

Malgré l’épaisse couche de vêtements, le vent glacial de l’extérieur la tétanisa un moment sur place. Dans la ville, les températures ne dépassaient jamais les zéros degrés, et ce, en journée, et en période d’Eté. Le réchauffement climatique que leurs ancêtres n’avaient pu endiguer, avait plongé la Terre dans un début d’ère glaciaire. Si l’Homme avait pu survivre, cela n’était dû qu’à sa capacité à se terrer dans de grands buildings, se groupant comme des rats attendant la fin de l’hiver. Sortir n’était pas impossible, mais risqué selon la saison et l’heure. Et puis, sortir pour quoi faire ? La vie se déroulait dans le monde virtuel désormais.

Lise n’avait que deux heures pour rencontrer son contact, et rentrer en douce à la bibliothèque. Mais son objectif valait bien le risque qu’elle prenait. Du moins, elle tentait de s’accrocher à cette idée. Elle tourna à l’angle d’un ancien supermarché désaffecté, et s’engouffra dans la bouche de métro, descendit les marches, et patienta une dizaine de minutes devant une publicité pour Google qui promettait « +200% de ventes en 1h avec le nouveau pack d’annonces à -75% ». Pour accompagner ce titre choc, une petite fille brune s’étalait en grand sur le mur, et une grosse bulle de BD lui faisait dire « Même moi, je comprends le gain que ça vous apporte ! ». Lise jura. Cela faisait belle lurette qu’il n’y avait plus un seul humain au sein de Google. Et elle digérait assez mal l’insulte sous-jacente que faisait la boîte à sa propre race.  Elle en était encore à ruminer son ressentiment quand une voix familière résonna dans le tunnel :

« Putain, il fait pas chaud !

– Cécile ! Merci d’être venue aussi vite. »

L’une comme l’autre se sourirent avant de s’étreindre. Si chacun de leur groupe apprenait leurs réunions secrètes, elles se feraient probablement renvoyer. Sur le papier, elles étaient concurrentes. En réalité, elles étaient sœurs, mais avaient chacune choisi une voie différente. Avant d’entamer l’objet de leur discussion, Lise tira d’une de ses poches quelques capsules de café, qu’elle donna à sa frangine reconnaissante.

« T’as vraiment de la chance d’être en contrat définitif. Lui dit Cécile d’un air sombre.

– Ca n’a rien à voir, il n’y a que chez les SEO que le café est rationné pour les stagiaires. Et comme tu es la seule…

– Ca va, ça va ! Pas besoin d’en remette une couche. Bon, qu’est-ce qu’il s’est passé ? Tu étais évasive dans ton message.

– On a encore perdu un client, il ne nous en reste plus que trois. Nous ne tenons plus, quoi que Rita en dise, d’ailleurs.

– Toujours aussi mal lunée, elle ? Ricana la Consultante en jetant un regard de connivence à sa sœur. C’est pas mieux de notre côté, Jim va nous faire un infarctus si ça continue. On est à sept. Mais le moral n’est plus au beau fixe.

– L’a-t-il jamais été ? J’crois qu’on est juste nés au mauvais siècle. Avant…

– Avant n’existe pas, Lise ! Martela pour la centième fois son aînée agacée. Il faut penser à aujourd’hui. Pourquoi tu m’as fait venir ? Juste pour le café ?

– Non. Il est temps. Est-ce que « Monsieur. P » a terminé son business plan ? »

Nous y étions. A ce moment décisif qui allait impacter non seulement leur existence à toutes les deux, mais peut-être même celle de millions de gens. L’idée était toute autant foireuse qu’ambitieuse, et les deux sœurs le savaient. Contactées voilà cinq ans par un client mystère se prétendant suffisamment riche pour le projet, les jeunes femmes avaient guetté le moment propice pour lancer la machine. Cela faisait plus d’un demi-siècle que pareille idée n’avait été évoquée. Pour des raisons d’argent, évidemment, mais également du fait de la guerre intestine qui se tramait entre les SEO et les Alphas-Betas. Oui, elles parlaient bien de démarrer une mission commune. Un exploit jamais tenté depuis plusieurs générations.

 

 

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

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