Divide ut imperes : épisode 1

Bonjour à toutes et à tous ! Suite à une remarque de François Lamé au sujet de mon billet sur l’opposition du Rédacteur Web et du SEO, cette idée est venue. Celle d’une nouvelle vous narrant cette histoire. Notre histoire, votre histoire.

Note : Vous ne souhaitez pas lire en plusieurs parties ? Aucun problème, la nouvelle intégrale est en téléchargement gratuit juste ici !

Terre, à une date indéterminée pour des raisons de facilité scénaristique. Le géant Google règne en maître absolu sur le Web, forçant les diverses professions à s’incliner devant sa toute-puissance. Mais une poche de résistance existe toujours sur la toile. Malheureusement, la guerre fait rage chez ces insurgés numériques, et elle menace de les faire tous basculer dans l’oubli.

« Putain ! Je cherche en urgence un serrurier dans le 17ème, aide-moi !

– Pour la putain, je ne peux rien faire, Tessy. Pour le reste, un de nos partenaires devrait t’aider, voici son site.

– Merci Google, tu me sauves la vie… »

Dans un bâtiment autrefois étincelant de verre et d’acier, au premier étage, une équipe épuisée s’entasse derrière de nombreux écrans affichant diverses statistiques. C’était un open-space miteux, où le café tiède coulait à flots, et où les crises d’angoisse n’étaient pas rares. A un bureau jouxtant les WC communs, une opératrice, les yeux rivés sur son ordinateur, retient sa respiration. A des kilomètres de là, Tessy clique sur un encadré doré.

« MERDE ! Jim, JIM ?! On a encore une fuite d’Adwords sur la requête du client serrurier à Paris…

– MAIS C’EST PAS VRAI !! »

Le dénommé Jim donne un coup de pied rageur dans la poubelle électrique, et se précipite contre la baie vitrée pour y taper sa tête à grands coups. L’open-space est silencieux. Tétanisé. Moins par la réaction de Jim – bien trop habituelle ces derniers temps – que par cette nouvelle défaite. L’homme arrête son manège quand il sent poindre un mal de crâne plus dérangeant encore que cette histoire. Il scrute le paysage qui s’offre à lui derrière les vitres encrassées par le temps. La ville est grise, de grands immeubles s’élèvent vers le ciel comme pour s’échapper d’une vie misérable. Dehors, pas un seul badaud, tout le monde reste rivé face aux écrans, véritables mamelles d’une économie entièrement numérique. Ce n’est pas dans cette vue apocalyptique que Jim trouvera la réponse à son problème. Il se tourne vers son équipe, l’œil hagard, ne sachant pas quoi dire. Avec le temps, la certitude que leur combat peut être remporté s’envole. Elle s’enfuit à chaque clic malheureux d’internaute. Et dans les yeux de ses confrères, il ne voit plus depuis longtemps la flamme de l’espérance. Si l’on excepte l’éternelle petite stagiaire.

Cela fait dix ans maintenant que Cécile a été prise à cet étage. Dix ans qu’elle abat le même travail que les autres, tout en servant le café. Et malgré l’ineffable vérité, Cécile croit encore qu’elle sera prise en contrat réel. Mais cette petite – de bientôt 35 ans – a toujours en tête des théories utopistes et fumeuses. Ce qui a le don d’agacer prodigieusement Jim. Aujourd’hui, elle en remettra une couche, à un moment qui n’est pas propice pourtant. Avant même qu’elle ne puisse ouvrir la bouche, frétillante et hésitante quant à la façon dont elle va tourner son inlassable question, le téléphone du manager sonne. L’open-space entier retient sa respiration, les visages deviennent écarlate, les palpitants s’emballent.

Jim jette un œil à l’écran de son smartphone, et pâlit brusquement. « C’est lui… » Souffle-t-il à une assistance qui le redoutait grandement. Il décroche, et c’est une longue série d’onomatopées qu’il produira. Ses collègues observent chaque signe d’abattement qui filtre de leur manager. Les épaules s’affaissent, la tête suit le même chemin, et la langue humecte les lèvres devenues sèches sous la sentence. Jim termine sa conversation, et soupire. C’est un gémissement plaintif qui s’élève, digne d’un râle d’agonie. Oh-oh, ça sent vraiment pas bon.

« Il jette l’éponge. » Annonce-t-il d’une voix lugubre. « Il a décidé de mettre la clef sous la porte. »

Et voilà, encore un client qui s’efface. Cela fait des années que cela arrive, et il ne se passe plus un jour sans que l’équipe de SEO assiste à ça. Cela fait bien longtemps qu’ils travaillent moins pour gagner de l’argent que par conviction. Ces hommes et ces femmes survivent grâce aux quelques aliments qu’ils troquent avec d’autres immeubles. Certainement pas grâce à leur fuite de CA. Et ce n’est pas cela qu’ils visent. Ce qu’ils veulent, c’est l’équilibre du Web. Et cet équilibre a été rompu au début du dernier siècle, lorsque Google créa l’intelligence artificielle ultime.

Au cours d’une course folle de copie de l’être humain, la façon de chercher et de trouver des informations sur Internet a mué. L’affinement des algorithmes, et la réalité de l’intelligence artificielle propulsèrent Google au premier rang des Maîtres absolus de la Terre. Terre, qui n’est plus rien d’autre dans notre histoire qu’une pauvre planète exsangue, dont la vie s’articule autour d’un gigantesque organe virtuel. L’Homo Sapiens s’est laissé submerger par la perfection de la machine, et au moment crucial, a baissé les bras, admettant la défaite. Depuis lors, le référencement naturel n’est plus qu’un vestige pratiquement mythique d’un passé oublié, et la firme aux six lettres, étouffe les e-commerçants de prix surréalistes pour des campagnes payantes. C’est dans ce contexte que notre petite équipe de SEO tente de résister contre vent et marée, à une époque où la première page est entièrement occupée par les liens sponsorisés. En vain, semble-t-il.

« Jim, tu n’as pas à t’en vouloir, nous avons donné le maximum… » Tente d’apaiser l’opératrice qui passe en revue les actions faites sur le site.

« Je sais. Mais notre marge de manœuvre est réduite. On n’a plus le droit à l’erreur, et ce que veut Google est impossible ! Il ne le pratique même pas. Il fausse la donne avec ses campagnes. Les dés sont complètement pipés. Combien de temps allons-nous encore tenir… ? »

Les têtes s’abaissent, personne ne se résout à répondre. En vérité, ils l’ignorent, cela fait des mois qu’ils auraient dû disparaître, et cela relève d’un véritable miracle s’ils se réunissent encore pour tenter d’aider les e-commerçants courageux. Comme toujours, ce défaitisme agace Cécile, qui refuse de rendre les armes. Elle se dandine sur ses pieds, sachant très bien qu’elle va une nouvelle fois s’attirer les foudres de son supérieur.

« Jim… Il est peut-être temps que l’on contacte le réseau des Alpha-Beta, tu ne crois pas ? Ils pourraient…

– IL EST HORS DE QUESTION QUE L’ON TRAVAILLE AVEC CES FUMISTES ! TU M’ENTENDS ?!

– Mais… Si l’on joignait nos forces, peut-être que…

– Quelles forces, Cécile ? HEIN ? Que savent-ils faire en dehors de leurs envolées lyriques inutiles ? C’est du remplissage, ni plus ni moins. Ils n’entendent rien à la précision, ils ne pensent qu’à l’art. Qu’à la « beauté des mots ». Nous, on fait du concret. C’est une science exacte, pas de l’affabulation approximative !

– Mais…

– Il n’y a pas de « Mais » ! Que l’on ne me reparle plus de ces Rédacteurs de malheur ! On se remet tous au travail, je vous signale qu’on a encore perdu des positions sur deux autres clients ! ACTION ! »

L’open-space se met en branle, les cous se tordent à nouveau sur les doubles-écrans, et les claviers gueulent leur rock alternatif de balises title, et autres épurations de code. Le pauvre serrurier de Paris devra expliquer à sa femme et à son fils qu’il ne sait plus comment les nourrir. Jim et son équipe reprennent le travail la peur au ventre. Cécile comprend qu’elle n’est toujours pas prête de signer son fichu contrat après avoir essuyé une telle engueulade. Tessy, l’inconsciente Tessy qui a cliqué sur le lien sponsorisé, trouvera son serrurier, et rentrera à temps chez elle pour regarder le premier épisode de la nouvelle série Netflix, sans même se douter un instant qu’elle est responsable d’un nombre incalculable de malheurs.

Et, à des kilomètres de là, en plein centre-ville, réunis en meute dans la bibliothèque municipale abandonnée, les Alphas-Betas ont les oreilles qui sifflent.

 

 

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

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