Divide ut Imperes : FINAL

Si vous n’avez pas suivi cette série, je vous invite à la reprendre depuis le début. Et si vous avez raté l’épisode précédant, pas de panique, vous pouvez le lire ici.

Note : Vous pouvez retrouver l’intégralité de la nouvelle en téléchargement gratuit à cet endroit !


 

 

Dix mille golds, deux cent cinquante cartons de cartouches de café, une centaine de cartouches de cigarettes, trois mois de paniers repas par équipe, et un fût de bière. Voilà le paiement incroyable agité par le client mystère. Ce fameux « Monsieur P. ». Si Cécile et Lise avaient eu un mal de chien à se faire entendre au sein de leur groupe, l’engagement écrit du client, détaillant avec précision le paiement, avait réussi à convaincre les SEO et les Alphas-Bêtas de se rencontrer. Au sein de la bibliothèque – qui pouvait accueillir plus aisément tout ce beau monde, et dans une ambiance tendue, une quarantaine de personnes se regardait en chiens de faïence. Evidemment, « scientifiques » et « littéraires » ne se mélangeaient pas ! Les Rédacteurs étaient à leur bureau, observant avec condescendance les Consultants qui devaient se tenir debout, sans que personne ne leur propose de quoi s’asseoir. Les deux sœurs se tenaient côte à côte, muettes, fatiguée de cette joute silencieuse entre leurs supérieurs. En effet, que cela soit Jim ou Rita, aucun n’avait une attitude amicale. Les rares mots échangés avaient été à double-sens, et toujours pour cibler la faiblesse de l’autre.

Il était temps que Monsieur P. les appelle, rien ne garantissait que cela ne finisse pas en pugilat. Il était convenu que le client les contacterait tous en conf’call, tout en gardant l’anonymat. Paranoïaque au possible, il avait exigé que la conversation se fasse au moyen d’un logiciel qu’il avait lui-même élaboré, totalement intraçable, permettant de passer ainsi sous le radar de Google. Car l’enjeu n’était pas seulement de faire travailler deux adversaires quasiment historiques, il était également vital que leur ennemi commun n’apprenne rien de leur entreprise. Si les prestataires ne comprenaient pas encore la raison de tout ce mystère, Lise et Cécile, elles, savaient très bien ce que Monsieur P. souhaitait cacher : son nom, et leur prochaine victoire. Il était hors de question que Google fausse le match en les prenant par avance, et en les tirant à vue dès la première action. Non, nous ne parlons ni de Panda, ni de Pingouin. Ces deux noms avaient été oubliés lorsqu’ils furent inclus dans les algorithmes, se mettant continuellement à jour en temps réel. Ce que le trio de révolutionnaires redoutait, c’était « Noé », l’arme ultime de Google. Créée depuis cinquante-sept ans, Noé était l’IA la plus vicieuse et complexe que l’on pouvait trouver sur Internet. Entièrement dédiée au Référencement Naturel, Noé était le Skynet de cet univers virtuel.

N’y tenant plus, les frangines se replièrent en direction de la machine à café, et entreprirent de la faire tourner à plein régime. Pendant que les deux armées se faisaient toujours face en se jaugeant méchamment, elles servirent des gobelets en plastique fumants, sous l’œil critique d’une Rita choquée d’une telle dépense. Alors que la Rédac’Chef allait probablement proférer des mots tels que « trahison », ou encore « toupet », son ordinateur émit un « blop » étrange. Silence dans la salle, tout le monde retenait son souffle, et la femme revêche se précipita sur sa machine pour répondre à l’appel. S’attendant à ce que Monsieur P. travestisse sa voix, Cécile et Lise manquèrent de s’étouffer avec leur breuvage lorsque le timbre d’un homme d’un certain âge résonna. Il était rocailleux, puissant, plein de volonté et de combativité. C’était la voix d’un homme déterminé.

« Mesdames, et Messieurs, mes hommages et mes remerciements pour votre combat ! Lise et Cécile, mes petites, vous avez toute ma gratitude pour avoir rendu cette rencontre possible. »

Cela valut aux susnommées des regards inquisiteurs. Depuis quand elles se voyaient ? Depuis quand elles trahissaient leur cause ? Les jeunes femmes ignorèrent superbement l’attitude de leurs collègues, se concentrant sur la voix.

« Je ne vais pas y aller par quatre chemins, nous avons peu de temps, et nous devons agir très vite. Vous avez signé un contrat qui vous engage à aller au bout, et à travailler ensemble. Il n’est pas question que l’on révise ces termes. Sans quoi, l’entreprise tomberait à l’eau, et vous pourrez dire adieu à votre paiement…

– Qu’est-ce qui nous fait croire que vous en avez les moyens ? Coupa Jim sans la moindre gêne.

– Rien. Vous avez seulement besoin de savoir que je peux me le permettre.

– Et comment on peut être sûr que vous êtes bien un humain, et non une IA avancée… ? Rebondit Rita, après avoir jeté un coup d’œil à son adversaire.

– Vous ne pouvez pas. Aujourd’hui, vous avez deux choix qui s’offrent à vous : faire ce pourquoi je vous paie, ou disparaître. Claqua la voix sombrement. Et vous avez déjà fait ce choix, alors ne perdons plus de temps en palabres ! Ce que j’attends de votre part, c’est un site d’information complet. Je le veux adapté à toutes les machines, tous les écrans, et avec une lecture orale complète. Je le veux entièrement optimisé, et je veux de très beaux contenus. Vous me soignez le fond. Les Alphas-Bêtas devront travailler en bonne intelligence avec les SEO. Vous allez appliquer les recommandations techniques et intellectuelles nécessaires. Ce site doit être LU.

– Il ne s’agit pas de e-commerce ? S’inquiéta Jim qui n’avait plus l’habitude de traiter autre chose.

– Non. Nous ne vendons rien. Nous informons les populations, et rétablissons la vérité.

– Attendez, de quoi parlons-nous exactement ? Ajouta la Rédac’Chef avant d’offrir un premier regard neutre à son adversaire. Quelle est la thématique, au juste ?

– Google. »

Un tonnerre de commentaires explosa dans la salle. On entendit fuser de nombreuses protestations, déclarations défaitistes et autres insultes à l’intelligence du client. Google n’avait pas seulement réussi à dominer le Web, il avait également pu imposer la règle d’or de ne pas parler de lui.

« Vous savez que c’est impossible ! S’emporta Jim, recueillant au passage l’acquiescement des deux équipes. Il nous repérera immédiatement !

– Non. Contra Monsieur P. une nouvelle fois. Parce que vous l’appellerez « BackRub ».

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

– C’est le nom qu’il avait avant de prendre vie. Son nom de naissance, lorsqu’il n’était qu’un projet d’étudiants.

– Attendez… Comment vous pouvez savoir un tel truc, nous n’en n’avons jamais entendu parler. Google existe depuis plus de deux-cents ans, il n’y a plus de trace de…

– Cela n’a aucune importance, et ceci est une des exigences de votre client. Je ne vous paie pas pour réfléchir au pourquoi de ma démarche, mais au comment de sa réalisation. S’agaça la voix. »

Nouveau silence dans la pièce. Ce que cet homme demandait était impossible, et les prestataires commençaient sérieusement à redouter la suite.

« En plus de traiter de ce sujet interdit, Continua Monsieur P., je veux que vous utilisiez tous les documents que Cécile et Lise mettront à votre disposition. Tous sont au format papier, et aucune copie ne sera tolérée. Si la moindre fuite est détectée, vous pouvez être certains que votre paiement sera oublié. Derniers points, avant que vous ne commenciez : vous avez un mois, pas un jour de plus pour mettre cela en place. Et par cela, j’entends que votre but est la première page. Bonne chance, Mesdames et Messieurs ! »

L’ordinateur se tut, laissant nos protagonistes choqués. Il fallut quelques minutes d’assimilation avant qu’ils ne comprennent tous ce qui leur était demandé : l’impossible. Ils explosèrent dans tous les sens, insultant Monsieur P., s’en prenant aux deux sœurs qui leur avaient amené cette problématique. SEO et Alphas-Bêtas réussirent à s’entendre pendant deux heures, le temps de mettre en confinement les traîtresses. Ah ! L’entente, à ce moment précis, était parfaite, il est vrai… Cécile et Lise furent bannies dans les archives, à côté des BD et autres comics, le temps que tout le monde se calme. Cela prit deux jours entiers, jusqu’à ce qu’on vienne les chercher.

Pendant 48h, les deux équipes s’étaient mutuellement repoussées, avaient commencé à réfléchir à l’impossibilité du problème. Mais, durant ce processus, quelques pistes furent trouvées, ce qui était il y a plusieurs siècles un réflexe normal, revint en mémoire comme une épiphanie : chacun maîtrisait un domaine précis, particulièrement complémentaire. Et dans le cadre d’un projet aussi ambitieux, mots et calculs de pertinence allaient de pair. Lorsque les sœurs purent descendre rejoindre la troupe, la salle principale de la bibliothèque était transfigurée.

Les SEO avaient déménagé leur matériel, les deux super machines à café ronronnaient en projetant des vapeurs dans tous les sens. Les claviers vrombissaient, en rythme, et une réunion se déroulait dans la vieille sale d’étude. Un tableau avait été dressé, et dessus, Jim et Rita inscrivaient un gigantesque arbre étrange aux nombreuses branches.

« Généalogie du glissement sémantique. Expliqua un Consultant aux frangines. Le client nous a laissé tout un dossier papier au sujet de cette vieille technique. Apparemment, la Rédac’Chef et Jim ont pu déchiffrer ce truc, et ça a l’air puissant. »

Ca l’était. Grâce à ce travail, qui dura pas moins d’une semaine, la nouvelle alliance put enfin démarrer le projet. Les développeurs commencèrent par mettre en place toute l’architecture du site, étape après étape, conformément aux recommandations. De leur côté, les Rédacteurs alignaient des phrases dans tous les sens pour donner vie à tout ceci. Les quelques designers de l’équipe SEO, se penchèrent sur l’aspect du site. Il était important que tout soit parfaitement adapté aux divers supports de lecture de leur époque. Un détachement de traducteurs oraux s’employait à enregistrer la lecture vocale des textes. Tout humain, aveugle, déficient visuel, enfant, devait pouvoir avoir accès au contenu. Tous, devaient savoir.
En partant d’un nom oublié des hommes et de Google, ils purent bâtir toute une stratégie de ciblage sur un mot-clé où il n’existait aucune concurrence. Cela facilitait la tâche, en plus de leur permettre de ne pas attirer l’attention. Les journées étaient longues et épuisantes. La petite agence travaillait d’arrache-pied pour tenir la distance, bossant pendant plus de douze heures par personnes, effectuant des roulements de sommeil si nécessaire. Etrangement, un rituel se mit en place naturellement : celui de la pause-café commune où tout s’arrêtait pendant dix minutes, pour bavarder, et fumer une cigarette pour les amateurs. Jamais on n’avait vu dans ce siècle les deux groupes arriver à se supporter, voire, à s’entendre.

Ainsi donc, durant 30 jours, le site BackRub s’étoffa, l’on envoya des milliers de mails pour teaser les populations. Les copywriters travaillèrent d’arrache-pied à trouver les formulations les plus alléchantes pour pousser les internautes à prendre quelques minutes pour lire une histoire oubliée. Et les statistiques explosaient. Des partages, un peu partout sur les réseaux sociaux. Via mails également. Des impressions au format papier qui s’échangeaient contre du pain frais, et deux boîtes de haricots. Le pari était en train d’être gagné. Petit à petit, l’on passait des onzièmes ou douzièmes pages pour arriver vers la page cinq. Puis quatre. Puis trois. Puis deux… Jusqu’à ce que :

« JIM, RITA !! Hurla une des opératrices en sautant presque sur sa chaise. VENEZ VOIR !! »

Les deux managers se précipitèrent sur le poste, et étouffèrent un cri. D’un geste fébrile, quelqu’un envoya un sms à Monsieur P. et le « blop » caractéristique les firent tous stopper net. On décrocha, libérant la voix aux inflexions de bonheur :

« Bravo… Bravo à tous ! Vous avez réalisé l’impossible. Vous ne pouvez pas encore comprendre combien je vous suis reconnaissant, et combien cela était important pour ma famille. Votre paiement arrivera dans deux jours. »

Et il raccrocha. Un hurlement de joie commune s’écrasa sur les murs de la bibliothèque. Sur le poste de l’opératrice, en dessous des dix annonces dorées de la première page, une bleue, timide, presque frêle et isolée dans cette SERP, trônait : « BackRub, ou la censure de l’Internet ».

Personne n’avait souvenir d’avoir vu un jour un résultat naturel paraître sur la première page. Nombreux étaient ceux, parmi leurs aînés, à avoir tenté l’exploit. Et aujourd’hui, enfin, cela devenait réel. Les deux jours suivants furent éprouvants pour l’équipe, qui continuait d’entretenir la machine. Plus personne ne dormait, ou presque, tant la peur de voir ce résultat disparaître était grande. A la fin du délai, un petit homme à l’aspect misérable poussa la porte de la bibliothèque. Après avoir glissé quelques mots à Lise, il tira une palette de l’extérieur, contenant le paiement promis par le client mystère. Refusant un café proposé par une Rita qui avait appris l’amabilité, l’homme s’enfuit, non sans avoir déposé un chèque sur le bureau conjoint des managers. Les deux sœurs prirent un café, et allèrent s’asseoir, sachant que le dénouement était proche. Jim s’empara du chèque, et sourit, avant d’ouvrir grand la bouche, d’un air choqué.

« Quoi ? Il ne nous a pas payé les dix mille golds ? » S’inquiéta Rita soudainement, en se rapprochant.

Mais elle poussa un juron lorsque son nouveau collègue lui tendit le chèque, puis, jeta un regard étrange aux frangines qui rougirent soudainement.

« Vous saviez… ?

– Oui.

– Et c’est bien lui ? Je veux dire, ce n’est pas un usurpateur ?

– Non, non, c’est bien le descendant de Larry Page. »

Quelque chose d’intense traversa la salle. Comme un frisson silencieux et admirateur. Cela expliquait les montagnes de dossiers sur les anciens algorithmes de Google, cela expliquait le nom, mais surtout : cela expliquait l’urgence qu’avait mise « Monsieur P. » dans sa commande. John Page, de son vrai nom, désirait venger sa famille de ce que le géant leur avait fait. Aucun créateur ne désire voir son produit lui échapper au point de le supprimer de sa propre direction. Au crépuscule de sa vie, ne donnant aucune descendance, John Page souhaitait seulement rappeler à son ancienne propriété d’où il venait.

La sonnerie du smartphone de Jim interrompit leur recueillement. Surpris, le Consultant décrocha, alors même qu’aucune mention, pas même « appelant inconnu » ou « masqué », ne remontait. Il passa immédiatement la conversation en convivial, et une voix métallique, glaciale, et moqueuse leur donna des sueurs froides :

« Bravo… Bravo ! Vous pouvez être fiers de vous. »

Aucun doute sur la provenance. Etait-ce un bot de bas étage ? Noé ? Peut-être même « Gégé », l’IA en chef de la firme ?

« Nous ignorons comment le vieux s’est débrouillé, mais il a joué une belle partie. Nous le reconnaissons.

– Que voulez-vous ? Cracha pratiquement Jim d’une voix ferme dont il ignorait l’existence.

– Seulement vous féliciter. Votre race n’avait pu réussir un tel tour de force depuis bien longtemps. Il semblerait qu’il vous reste encore quelques ressources. Se moqua la machine.

– Beaucoup, même ! Ça fait trop longtemps que vous sous-estimez nos capacités, le cerveau humain…

– Oui, oui. Coupa Google. Voilà pourquoi nous vous appelons aujourd’hui. Nous avons les moyens, et vous avez une certaine intelligence. Voici le marché : vous fermez cet embryon d’agence, et nous vous assurons une prise en charge complète. Pour chacun d’entre vous. Tous, aurez une place dans l’une de nos couveuses aménagées. Tout confort : chauffage central, Internet sans restriction, repas chaud et gastronomiques, accès aux salles thermales ; tout ce que votre espèce peut désirer. »

Pareille offre ne se faisait plus. C’était d’ailleurs comme ça que Google avait pu se débarrasser de ses dirigeants humains, en les enfermant dans de gigantesques buildings de luxes où ils s’entassaient et se reproduisaient durant des siècles. Sur une Terre pratiquement stérile, c’était un Eden, où l’on y entrait à partir du moment où l’on acceptait de manger du fruit défendu.
Tout le monde se regardait, guettant les réactions, hésitant, ne pipant mot de peur d’enclencher quelque chose qui les dépasserait. Jim et Rita échangèrent un regard, avant de le reporter sur leurs équipes, qui acquiescèrent comme un seul homme.

« Non. »

 

FIN

 

Camille Écrit par :

Actuellement : Zerg de mauvais poil Evolution ultime : Mutalisk relativement polie Vend les mots comme du bétail, prostitue les idées, et maltraite son clavier. Ecrit parfois pour de vrai, quand on lui fout la paix.

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